Selon le rapport du FMI sur les perspectives économiques régionales, la croissance économique de l'Afrique subsaharienne en 2024 semble modeste face aux défis mondiaux. Pourtant, ledit rapport est intitulé « Entre réformes et grandes espérances ». Pourquoi ?
Le dernier rapport publié par le Fonds Monétaire International (FMI, Ndlr.) sur les perspectives économiques régionales démontre en effet que le taux de croissance reste modeste dans la région Afrique subsaharienne. En 2024, nous estimons le taux de croissance à hauteur de 3,6% ; c’est à peu près le même niveau qui a été observé un an plus tôt. Néanmoins, il faut noter qu’il y a des efforts d’ajustement de politiques macroéconomiques importants qui ont été réalisés par les dirigeants des pays de la région pour réduire les déséquilibres macroéconomiques. Ces efforts commencent d’ailleurs à porter des fruits. Il y a une réduction de l’inflation, une stabilisation de la dette certes à un niveau encore élevé, mais c’est vrai que ces efforts ont été mis en œuvre dans un contexte marqué par des chocs climatiques tels que la sècheresse en Afrique australe, les inondations en Afrique centrale, et également les délestages et les conflits et les tensions sociales dans certains pays.
Au regard des défis liés aux chocs climatiques et aux tensions sociales que vous soulevés, l’Afrique subsaharienne a-t-elle vraiment des raisons de garder espoir ?
Certainement ! Nous tendons vers une accélération de la croissance qui irait jusqu’à 4,2% en 2025, alors qu’elle se situera autour de 4,4% en moyen terme. C’est vrai que ce n’est pas un niveau de croissance qui peut être considéré comme suffisant ; il faut vraiment faire des progrès importants en termes de réduction de la pauvreté, de convergence avec les pays émergents. Il faut poursuivre l’élan de la mise en œuvre des réformes d’ajustement de politique macroéconomique. Dans son rapport, le FMI donne quelques pistes de solutions qui peuvent être exploitées par les dirigeants de la région telles que : les politiques visant à diversifier les économies, à réduire les disparités de genre qui peuvent apporter des fruits en termes de création d’emplois et donc de croissance économique ; les mesures visant à améliorer le climat des affaires, la gouvernance et aussi promouvoir la transformation structurelle. Tout cela pourrait contribuer à accélérer la croissance à moyen terme.
Il y a plusieurs pays qui ont de nouveau accès au marché des obligations, au marché des eurobonds, y compris le Cameroun en juillet. Il y a eu également une réduction des écarts de rendement présentés par les pays africains. Mais il est vrai que la pénurie de financement persiste.
Le même rapport fait cependant le constat autour de la pénurie de financement pour l’Afrique subsaharienne. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
Ce que l‘on constate, c’est que, depuis le dernier rapport du FMI en avril 2024, il y a plusieurs pays qui ont de nouveau accès au marché des obligations, au marché des eurobonds, y compris le Cameroun en juillet. Il y a eu également une réduction des écarts de rendement présentés par les pays africains. Mais il est vrai que la pénurie de financement persiste. Les taux d’intérêts sont toujours à des niveaux historiquement élevés ; ça c’est l’un des obstacles majeurs auxquels font face les dirigeants et décideurs de politiques économiques en Afrique. On souligne dans le rapport, trois obstacles majeurs. Le premier, c’est la pénurie de financement. Le deuxième, c’est le taux de croissance qui demeure modeste. Et le troisième, c’est, les tensions sociales observées dans plusieurs pays de la région, parfois à la suite de la mise en œuvre de réformes de politiques macroéconomiques.
Il faut dire que cette question des tensions sociales, représente un phénomène complexe que nous avons essayé d’analyser à fond dans le rapport. Ce phénomène est lié certainement à des facteurs structurels tels que l’exclusion sociale, le manque d’opportunité, la mauvaise gouvernance et un certain manque de confiance du peuple vis-à-vis de la capacité des autorités de leurs pays respectifs, à utiliser les ressources publiques pour promouvoir le bien-être de la population. A part ces facteurs structurels, il y a les facteurs conjoncturels tels que la crise du pouvoir d’achat avec une particularité sur les prix des denrées alimentaires qui sont très élevés. En outre, les réformes et ajustements qui ont été réalisés pour réduire ces vulnérabilités, ces déséquilibres macroéconomiques au cours des deux dernières années ont également des coûts à courts termes, même s’ils porteront à long terme des résultats positifs.
En juin dernier, le Kenya a fait face à des manifestations et des tensions importantes en raison d’un projet de loi de finances qui prévoyait de lever 2,7 milliards de dollars en taxes et impôts, touchant ainsi la population. Très vite la grogne a été dirigée contre les autorités, mais également contre le FMI, perçu comme responsable des politiques d’austérité…
Le FMI travaille étroitement avec les autorités kényanes dont le pays a un programme appuyé par le Fonds en termes financiers. A la base de ce programme, il y a une problématique : comment mobiliser davantage de recettes fiscales ? Cette problématique ne concerne pas seulement le Kenya, mais également plusieurs pays d’Afrique comme le Cameroun où il y a encore beaucoup d’efforts à faire dans le cadre du programme appuyé par le FMI. Pour le cas spécifique du Cameroun, les efforts portent sur les mesures pour élargir l’assiette fiscale, réduire les exonérations, promouvoir la digitalisation et améliorer l’administration fiscale. Donc, ça s’applique au Cameroun, au Kenya et à plusieurs autres pays d’Afrique. Cette question de mobilisation des recettes est particulièrement importante, parce qu’elle nous permet aussi de mieux attaquer la question de la pénurie des financements, avec une composante très importante qui est liée à la capacité de faire face au service de la dette. Plus les ressources sont mobilisées en termes de recettes fiscales, plus les Etats ont des capacités à faire face au service de la dette. Ce sont des efforts essentiels pour mieux s’attaquer à la problématique de développement des pays de l’Afrique subsaharienne.
L’année dernière, 2/3 des pays de la région ont réalisé des efforts de consolidation budgétaire donc une réduction de leur déficit qui a contribué à stabiliser la trajectoire de la dette.
La question de la dette reste un sujet central dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne. Comment évalue-t-on au FMI, la soutenabilité de la dette dans la région, et quelles stratégies recommandez-vous pour éviter une nouvelle crise de la dette à moyen terme ?
Il y a des efforts d’ajustement des politiques économiques qui sont en cours. L’année dernière, 2/3 des pays de la région ont réalisé des efforts de consolidation budgétaire donc une réduction de leur déficit qui a contribué à stabiliser la trajectoire de la dette. Au niveau régional, la dette n’est plus sur une trajectoire ascendante maintenant elle s’est stabilisée certes à un niveau élevé de 58% du PIB. Mais les efforts sont en cours pour essayer de ramener la dette à des niveaux plus soutenables. Quels sont nos recommandations dans ce cadre-là ? Dans le rapport, nous essayons de varier les recommandations selon l’ampleur des vulnérabilités et de l’endettement des pays.
Premièrement, pour les pays qui sont très endettés où les risques de surendettement sont élevés, il faudra certainement poursuivre des efforts de consolidation budgétaire plus importants et concentrés en début de période. Ce sera difficile de faire un ajustement graduel mais en même temps, il faut vraiment que les dirigeants essayent de préserver et protéger les couches les plus vulnérables de la population. Il s’agit particulièrement d’essayer de protéger le pan social : éducation, santé, protection sociale… et s’attaquer à d’autres volets pour essayer de stabiliser cette dette. Ces pays qui ont des niveaux d’endettement importants où il faut faire ces ajustements concentrés en début de période, sont les pays qui ont le plus besoin de l’appui de la communauté internationale.
Deuxièmement pour les pays ou le niveau d’endettement est plus modéré, eux ils peuvent poursuivre une stratégie plus graduelle d’ajustement et de consolidation budgétaire. En même temps ils peuvent du point de vue de la politique monétaire aussi commencer à graduellement à passer à une orientation de politique monétaire plus neutre tout en restant très attentif à l’évolution de l’inflation, aux attentes et anticipations de l’agent économique et au taux de change aussi puisse ça a des effets d’entrainement sur l’inflation.
Troisièmement pour les pays qui des niveaux d’endettement pas assez élevés, bien qu’ils soient en minorité sur le continent malheureusement, nous recommandons plutôt qu’ils travaillent pour repartir les amortisseurs qui ont été épuisés lors des différents chocs qui ont affectés les pays au cours des quatre dernières années tels que : la Covid, la guerre en Ukraine…
Au niveau régional, la dette n’est plus sur une trajectoire ascendante maintenant elle s’est stabilisée certes à un niveau élevé de 58% du PIB. Mais les efforts sont en cours pour essayer de ramener la dette à des niveaux plus soutenables.
Le FMI vient d’élargir son Conseil d’administration en accordant un troisième siège sur 25 à l’Afrique. Qu’est-ce que cela représente selon vous ?
C’était important de créer un 25e siège au sein du Conseil d’administration du FMI et donc un troisième siège dédié à l’Afrique subsaharienne. Ça souligne une volonté d’apporter une diversité de perspectives en ce qui concerne la prise de décision au sein de l’institution. Cette décision s’insère dans un cadre beaucoup plus vaste d’un renforcement de l’influence des pays africains dans la communauté internationale.


