Initialement prévue pour juillet 2024, puis reportée à mars 2025, l’entrée en activité de la Banque africaine de l’énergie (BAE) illustre à la fois les ambitions et les obstacles d’une initiative continentale. Fruit d’une collaboration entre l’Organisation des producteurs de pétrole africains (Appo) et la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), cette institution devait permettre aux États africains producteurs de pétrole et de gaz de financer eux-mêmes leurs activités, à hauteur d’un capital initial fixé à 5 milliards de dollars, soit environ 3 124 milliards de Fcfa. L’objectif : créer un instrument financier panafricain capable de compenser le désengagement progressif des grandes compagnies occidentales et des bailleurs internationaux du secteur des énergies fossiles. Trois ans après son annonce, la BAE n’est toujours pas opérationnelle. La mobilisation du capital reste bloquée autour de 44 à 45 % du total requis. Seuls le Nigeria, le Ghana, l’Angola et deux autres pays non nommés se sont acquittés de leur part.
Les États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), dont le Cameroun, n’ont toujours pas débloqué leurs contributions. Lors des réunions statutaires de l’Appo à Yaoundé, fin 2024, les ministres du pétrole et de l’énergie avaient pourtant convenu d’accélérer les engagements afin de tenir la promesse d’un démarrage au premier trimestre 2025. L’échéance a depuis été repoussée à la fin du premier semestre, puis au second au second. À en croire Denys Denya, premier vice-président exécutif d’Afreximbank, les discussions se poursuivent avec plusieurs États et investisseurs institutionnels pour compléter le tour de table. « Nous restons confiants, le projet va prendre corps d’ici la fin de l’année », a-t-il affirmé lors de la conférence Mining Indaba au Cap en février 2025. Le siège de la Banque a été attribué à Abuja, au Nigeria, confirmant le rôle moteur du premier producteur africain dans cette initiative. Les défis demeurent nombreux. La lenteur des contributions étatiques reflète à la fois des contraintes budgétaires et la priorité donnée à d’autres urgences économiques.
Le contexte mondial, marqué par la pression croissante des politiques climatiques et la réduction du financement des hydrocarbures, complique également l’attractivité de cette banque pour des investisseurs complémentaires. Enfin, la gouvernance future, appelée à financer à la fois le pétrole, le gaz et la transition énergétique, suscite des interrogations sur l’équilibre entre rentabilité, souveraineté et durabilité. Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse largement la création d’une institution financière. Il s’agit de répondre à un impératif de souveraineté énergétique dans un contexte où le continent détient près de 125 milliards de barils de réserves prouvées de pétrole et plus de 650 trillions de pieds cubes de gaz, alors que plus de 900 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à une énergie moderne. L’Appo défend depuis le début l’idée que les ressources fossiles africaines doivent servir au développement industriel et social du continent, sans subir les injonctions extérieures à un abandon précipité du pétrole et du gaz.
Mais tant que les capitaux ne seront pas réunis, la Banque africaine de l’énergie restera un projet sur papier, symbole d’une ambition contrariée. Ses promoteurs ont juré qu’elle verrait le jour en 2025, mais à deux mois de la fin de l’année, plus personne n’en parle vraiment. L’enthousiasme des débuts s’est mué en silence gêné, entre incertitudes politiques et lenteurs administratives. Dans un contexte où l’Afrique cherche à reprendre la main sur le financement de son secteur énergétique, ce mutisme en dit long : sans sursaut collectif, la Banque africaine de l’énergie risque de rejoindre la longue liste des promesses panafricaines restées lettre morte.

