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Cameroun : les cinq leçons du recensement général des entreprises

L’Institut national de la statistique (INS) du Cameroun a livré les premiers résultats du troisième Recensement général des entreprises. Ce diagnostic inédit révèle une économie en mouvement, portée par une vitalité entrepreneuriale indéniable mais freinée par des défis structurels majeurs : sous-capitalisation, informalité, inégalités de genre et déséquilibres territoriaux.

Publiée samedi 10 mai 2025 à 13:04:42Modifiée dimanche 11 mai 2025 à 13:22:57Temps de lecture 6 minPar Arthur WANDJI

Une vue du centre-ville de Yaoundé
Une vue du centre-ville de Yaoundé

Le Cameroun a publié les résultats de la première phase de son troisième Recensement Général des Entreprises (RGE3), réalisé par l’Institut national de la statistique (INS). Ce travail d’envergure, mené en 2023, a permis de cartographier et de dénombrer les unités économiques à travers le pays, tout en mettant en lumière une série de constats structurants sur la dynamique entrepreneuriale au Cameroun. Au-delà des chiffres bruts — 430 011 entreprises recensées, dont une majorité dans le secteur tertiaire —le rapport dresse le portrait d’un tissu économique à la fois dynamique et fragile, dominé par des entreprises locales, mais marqué par une forte informalité, une faible inclusion financière et une concentration géographique quasi évidente.

  1. L’économie toujours aux mains des nationaux

Le recensement montre que le secteur privé camerounais est largement dominé par des nationaux. En effet, près de 94% des entreprises recensées ont été créées par des Camerounais et 96,6% sont dirigées par eux. Cette majorité nationale s’impose malgré une légère baisse par rapport à 2016, et contraste avec la très faible présence étrangère dans le tissu entrepreneurial : les promoteurs nigérians arrivent en deuxième position avec seulement 0,9%, loin devant les investisseurs chinois, français ou issus d'autres pays africains. Cependant, cette prédominance des nationaux ne garantit pas la stabilité du tissu économique. Le rapport révèle que 78% des entreprises ont moins de 7 ans, ce qui reflète un taux de renouvellement élevé, mais surtout une forte mortalité. Moins de 0,4% des unités recensées ont atteint leur cinquantième année d’existence. Cette instabilité structurelle renforce le besoin de réformes favorisant la durabilité des entreprises, notamment via des politiques d’accompagnement à la gestion, à la formalisation et à la croissance.

  1. Un accès quasi inexistant au crédit bancaire pour les TPE

L’accès au financement reste l’un des principaux goulots d’étranglement de l’entrepreneuriat au Cameroun. Seulement 3,4 % des entreprises déclarent avoir eu recours au crédit bancaire pour financer leur démarrage, selon l’INS. Ce chiffre illustre le manque d’inclusion financière des petites structures, qui représentent l’écrasante majorité du tissu économique. En réalité, 88 % des entreprises ont démarré grâce à l’épargne personnelle, tandis que les tontines arrivent en deuxième position (11,8%), loin devant les institutions financières classiques.

Lire aussi : Cameroun : 94 % des entreprises sont détenues par des nationaux, selon l’INS

Cette situation découle d’un système bancaire perçu comme inaccessible, notamment à cause des garanties exigées (titre foncier, hypothèque, épargne préalable), d’un taux d’intérêt élevé (jusqu’à 12,24% selon la BEAC), et d’une aversion au risque sur les projets portés par des TPE. En conséquence, de nombreuses entreprises restent sous-capitalisées, peinant à se développer ou à résister aux chocs économiques. Ce constat met en lumière l’urgence d’une réforme de la finance inclusive, plus adaptée aux réalités des petits entrepreneurs.

  1. L’entrepreneuriat féminin marque le pas

Le recul de la participation des femmes à la création d’entreprise est un signal d’alerte. En 2023, elles ne représentaient plus que 36,4% des créatrices d’entreprises, contre 37,5% en 2016. Ce repli concerne tous les secteurs, mais il est particulièrement marqué dans le secteur primaire, où la part de femmes créatrices est passée de 23,8% à seulement 15%. Les principales causes évoquées sont l’accès difficile au foncier, au financement et aux technologies, qui freinent l’initiative économique des femmes. Pourtant, dans le même temps, la proportion de femmes occupant des postes de direction a légèrement progressé, passant de 42,7% à 43,8% entre 2016 et 2023. Cela traduit un certain progrès dans l’accès aux fonctions managériales, mais souligne aussi une dissociation entre leadership et propriété d’entreprise. La persistance de ces inégalités appelle à une refonte plus audacieuse des politiques d’appui à l’entrepreneuriat féminin, incluant un meilleur accès aux ressources productives, à la formation, et aux marchés.

  1. Avec 85,4%, l’informel domine l’activité économique

Le chiffre est édifiant : 85,4 % des entreprises recensées en 2023 sont informelles, selon la définition statistique (absence de comptabilité formalisée et de déclaration statistique et fiscale). Ainsi, sur les 430 011 entreprises recensées, 367 109 sont considérées comme informelles. Cette informalité touche principalement les TPE et PE, dont une grande partie n’est même pas enregistrée dans les bases administratives (près de 28%). La situation illustre un double paradoxe : d’une part, la vitalité entrepreneuriale est réelle, avec un nombre d’unités économiques en forte croissance (+109,5% depuis 2016), mais d’autre part, cette dynamique se développe hors des radars institutionnels. Seules les moyennes et grandes entreprises sont pleinement intégrées au système formel. Ce niveau élevé d’informalité freine la mobilisation fiscale, la protection sociale des travailleurs, et limite l’accès des entreprises aux financements structurants.

  1. Une concentration excessive de l’activité à Douala et Yaoundé

Comme en 2009 et 2016, le recensement de 2023 confirme que l’activité économique au Cameroun reste fortement polarisée autour de Douala et Yaoundé. Ces deux villes concentrent à elles seules plus de 52% des entreprises recensées, 61,6% des emplois permanents et près de 76% du chiffre d’affaires total des entreprises. La métropole économique, Douala, accueille à elle seule un tiers des entreprises du pays, soit plus de 140 000 unités. Cette centralisation s’explique par la concentration des infrastructures économiques, des marchés de consommation, et des services publics dans ces zones urbaines. Toutefois, cette configuration aggrave les disparités régionales, marginalise les zones rurales ou enclavées, et accentue la pression sur les services urbains. Face à cela, un rééquilibrage territorial s’impose, notamment à travers des incitations à l’investissement dans les régions moins développées, le renforcement des infrastructures locales et la décentralisation effective des services d’appui à l’entrepreneuriat.

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