Le climat de tension qui a régné entre les autorités centrafricaines et le géant pétrolier français TotalEnergies au cours de ses dernières années de présence en République centrafricaine est finalement loin de s’être dissipé. Six mois seulement après le démarrage effectif de ses activités dans le pays, son successeur TransAfrica Market Oil (Tamoil) fait perdre le sommeil aux autorités sectorielles qui ont engagé un certain nombre de réformes en fin d’année dernière dans l’optique de mieux aborder les futures campagnes d’importation des produits pétroliers comme recommandé par le Fonds monétaire international (Fmi). Pour comprendre, le gouvernement de la RCA, à travers le ministère du Développement de l’Energie et des ressources hydrauliques, a signé une convention exclusive de fourniture en produits pétroliers et gaz domestique, le 29 septembre 2023, avec la major camerounaise Neptune Oil S.A.
La décision prise en Conseil de ministre et approuvée par l’ensemble du gouvernement est entrée en vigueur depuis le 1er décembre 2023. Dans cette veine, l’Etat centrafricain a mandaté Neptune Oil S.A. pour garantir cet approvisionnement exclusif pour une durée de 10 ans. Dans son cahier de charges, la major camerounaise doit faire des investissements majeurs pour améliorer la qualité et les capacités de la Société de stockage des produits pétroliers (Socasp), notamment, améliorer les capacités de dépotage au dépôt de Kolongo pour permettre des dépotages simultanés barge et camion-citernes, et augmenter la capacité de dépotage camion-citernes passant de 7 à environ 40 citernes par jour.
Tout en remplissant ce cahier de charges, Neptune Oil S.A. a passé des commandes fermes respectives de 30 000 TM de super, 20 000 tonnes métriques (TM) de gasoil, 2 500 TM de jet A1 au 1er trimestre 2024. D’autres commandes fermes supplémentaires de 30 000 TM de super et 20 000 TM de gasoil ont été rendues disponibles au mois d’avril 2024 afin d’assurer sans faille l’approvisionnement du marché centrafricain. Dans cette logique, elle a anticipé sur la campagne fleuve de ce mois de juillet au mois de décembre 2024 en se positionnant sur trois commandes respectives de 60 000 TM de super, 40 000 TM de gasoil, et 10 000 TM de Jet A1. Les retombées de ce dynamisme ne se sont pas fait attendre, si l’on en juge par la progression des recettes fiscales. En effet, selon le rapport d’exécution budgétaire au 1er trimestre 2024 produit par le ministère centrafricain des Finances et du budget, l’Etat centrafricain a mobilisé des ressources propres de 38,9 milliards Fcfa contre 32 milliards Fcfa au cours de la même période en 2023. Ce qui représente une hausse annuelle significative de 6,9 milliards de FCFA grâce aux recettes fiscalo-douanières issues, entre autres, de l’amélioration de l’activité de distribution des produits pétrolières depuis le début de l’année.
Partenariat et créance
Dans le cadre de l’exécution de son contrat en RCA, Neptune Oil a pour principal partenaire, l’entreprise française Tamoil S.A, née sur les cendres de TotalEnergies RCA. La filiale a été rachetée en août 2023 par la banque d’affaires Rochefort & Associés. C’est ainsi que Tamoil a relancé le fonctionnement des 28 stations de son prédécesseur en contractant une importante dette de 2,5 millions d’euros auprès de l’importateur agréé pour le compte de l’Etat centrafricain, l’entreprise Neptune Oil. Sur la base des clauses contractuelles entre les parties, le marketeur français doit payer cash les livraisons de produits pétroliers. Si le deal est respecté, le marché centrafricain est régulièrement approvisionné par Neptune Oil. Les prix des produits pétroliers restent stables. La contrebande recule avec le renforcement des contrôles aux frontières. Mais, au lieu d’honorer son contrat en payant ses commandes auprès de Neptune Oil, Tamoil a plutôt privilégié le paiement de ses autres créanciers. Ce qui n’a pas manqué de provoquer des conséquences immédiates graves. Selon nos informations, du fait du non-paiement de cette dette de Tamoil, l’on observe désormais une pénurie artificielle sur le marché de la distribution des produits pétroliers en RCA, ce qui compromet le remplissage normal de son cahier de charges par Neptune Oil.
Lire aussi : Centrafrique : le gouvernement réquisitionne des stations-services du marqueteur Tamoil (ex Total)
Mais, en dépit de l’insolvabilité de son entreprise, Enguerrand Rochefort, patron de la banque d’affaires Rochefort & Associés, propriétaire de TransAfrica Market Oil, s’est longuement entretenu avec le président Faustin-Archange Touadéra, de passage à Paris fin avril 2024 dans le cadre d’une visite chez son homologue français Emmanuel Macron. Certains y voient une tentative d’obtenir du chef de l’Etat des aménagements pour se soustraire de sa dette. C’est que, face à cette situation, le gouvernement centrafricain a décidé de réquisitionner le 5 juin dernier, pour une durée de 45 jours renouvelable, 6 Stations-services Du réseau Tamoil afin d’approvisionner régulièrement le marché ; payer régulièrement les salaires du personnel ; travailler avec la douane pour la collecte des droits et taxes de l’Etat sur les produits vendus ; ouvrir les stations-services de 6 heures à 20 heures.
Cette insolvabilité est-elle de son fournisseur en RCA est-elle étrangère vraiment à l’étroitesse de la surface financière de la banque d’affaires Rochefort & Associés, qui déclare un capital de 1000 euros alors que ses relevés bancaires publiés le 31 mars 2023 affichent un bilan de 35 000 euros, soit environ 23 millions Fcfa ? Les questions fusent, notamment sur comment une banque qui est loin d’être un mastodonte financier a pu engloutir une petite géante, fut-elle une filiale africaine d’un groupe mondial comme TotalEnergies en République centrafricaine. L’un des non-dits est que, en rachetant Tamoil, Rochefort lorgnait le marché des importations des produits pétroliers en RCA. « Cette décision a mis dans l’embarras Tamoil dont la principale marge se faisait sur l’importation et la revente de carburant », écrivait Radio France Internationale (RFI), le 04 juin. En somme, Tamoil aurait finalement fait une mauvaise affaire, elle qui voulait à la fois être importatrice, distributrice et détaillantes, sans grande expérience dans le secteur et avec faible surface technique et financière.
Après 6 mois de présence, le fait de ne pas pouvoir solder une dette fournisseur de 2,5 millions d’euros montre que cette entreprise ne pouvait pas prendre sur elle la lourde responsabilité de gérer les importations internationales des produits pétroliers de l’Etat centrafricain, lorsque l’on sait que le secteur des produits pétroliers détermine l’ensemble des autres. La situation actuelle semble, au fond, mettre en lumière une tentative de fragilisation des approvisionnements stratégiques du pays. Recouvrer cette dette énorme de Tamoil apparait comme un impératif pour Neptune Oil, d’autant que cela lui permettrait d’agir efficacement sur le marché international.

