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Covid-19 : Comment contraindre les banques à financer l’économie ?

Depuis le déclenchement de la crise, les banques de la sous-région, qui étaient déjà surliquides, refusent d’accorder des crédits aux agents économiques, malgré les injections de liquidités de la Beac.

Dans son édition du lundi 13 avril dernier, EcoMatin titrait en Une : «Pourquoi les banques boudent les liquidi­tés de la Beac». «Depuis le 31 mars 2020, la Banque des Etats de l’Afrique centrale essaye, sans y parvenir, d’injecter 500 milliards Fcfa dans le système bancaire de la sous-région pour permettre aux banques de soutenir les écono­mies de la Cemac, fragilisées par les mesures prises par les Etats de la sous-région en vue de limiter la propagation de la pandémie», précisait alors EcoMatin, après avoir constaté que seuls 90 mil­liards Fcfa sur les 500 injectés par la Beac (Banque des États de l’Afrique centrale) avaient été «captés» par les banques de la sous-région Afrique centrale.

Cette même enquête, qui avait naturellement amené le journal à interroger les dirigeants et cadres des banques notamment camerou­naises, avait permis de constater que depuis le début de la crise sani­taire liée au Covid-19, les établis­sements de crédit du pays, comme leurs consœurs de la sous-région, avaient décidé de mettre les agents économiques (entreprises et mé­nages) à la diète. Ce constat, pour ce qui du Cameroun, illustré dans l’édition que vous tenez en mains (voir page 9), est d’autant plus incompréhensible, que les banques de la sous-région se trouvaient déjà en surliquidités bien avant le début de la pandémie au Coronavirus.

Fin février 2020 en effet, le Fonds monétaire international (FMI), avait estimé les réserves excé­dentaires des banques Cemac à près de 2000 milliards de FCFA et, préoccupée par les risques que cette surliquidité bancaire faisait courrier à la stabilité monétaire et financière de la sous-région, l’institution financière internatio­nale avait encouragé-et c’est peu de l’écrire-la Beac à la réduire. A peine l’institution d’émission sous régionale avait-elle décidé d’enta­mer les opérations de ponction de cette liquidité, en février 2020, qu’elle a dû, un mois plus tard, les suspendre, pour injecter des liquidités additionnelles. Sans que la transmission de cette politique monétaire accommodante aux éco­nomies de la sous-région ne s’amé­liore. Or en mettant en oeuvre cette politique monétaire, la Banque centrale espère précisément en­courager les banques-en augmen­tant leurs réserves, à financer les agents économiques et notamment les ménages, afin que ceux-ci, à leur tour, maintiennent ou même augmentent leur consommation et donc la demande adressée aux en­treprises, qui pourront à leur tour investir et maintenir l’activité et l’emploi.

Collatéraux

Comment donc parvenir à une transmission de cette politique jusqu’à l’économie réelle ? Une première réponse à cette question consiste à affiner cette politique monétaire. Jusqu’ici, la Beac a continué de restreindre les collaté­raux éligibles à ses opérations de refinancements aux actifs admis en garantie desdites opérations par la Décision du 31 octobre 2013 y relative. Globalement, il s’agit d’actifs sains et de qualité (comme des titres de créance des trésors publics). Or des spécialistes ont toujours soutenu que l’admission de collatéraux constitués d’actifs toxiques (telles que les créances douteuses selon la nomenclature réglementaire de la Commission bancaire de l’Afrique centrale) qui pèsent beaucoup sur les bilans des banques et limitent leurs capaci­tés à prêter de l’argent, peut avoir un impact plus important dans la transmission de la politique moné­taire aux économies de la sous-ré­gion. Et c’est d’ailleurs cette dé­marche qu’ont adoptée les banques centrales des pays occidentaux face à la grave crise financière qui a ébranlé le monde entier en 2008.

Plus proche de la Communau­té économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), c’est cette même approche qui a empor­té le choix de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), pour aider les pays de la zone Umeoa dont elle est l’institut d’émission, à faire face à la pan­démie à Coronavirus. Mieux, lors de sa séance du 27 mars 2020, le Comité de politique monétaire de la Beac avait décidé, entre autres mesures, d’ «élargir la gamme des effets privés admis comme colla­téral des opérations de politique monétaire». Reste qu’à la lecture des avis d’appel d’offre lancés par la Beac dans le cadre des injections des liquidités enclenchées fin mars 2020, cette mesure est loin d’avoir été optimalement appliquée.

Dans cet échec de la Beac à injec­ter des liquidités et à les faire arri­ver jusqu’à l’économie, la part de la faiblesse de ses instruments et outils de monitoring des activi­tés des agents économiques de la sous-région n’est pas négligeable. «En vertu de quelle étude sérieuse a-t-elle en effet décidé d’injecter 500 milliards et pas 100 ou 1000 milliards Fcfa ?» s’interroge d’ail­leurs un banquier.

En plus d’actionner ces leviers de type monétaire, une deuxième ré­ponse consiste à actionner le levier réglementaire. Concrètement, il s’agit de contraindre les banques à accorder des crédits aux agents économiques. «C’est le ministère des Finances qui est le principal responsable de l’application des conditions de banque. Quand on resserre le crédit pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les taux, ou avec les limites prudentielles, c’est le ministère des Finances qui doit intervenir», commence une source à la Beac, au sujet de la situation particulière du Came­roun. Qui poursuit : «A l’époque, le ministère des Finances avait comme bras séculier le Conseil na­tional du Crédit qui a été supprimé l’an dernier pour être remplacé par le Comité national monétaire et financier qui devait démarrer ses activités en mai 2020. Mais avec la crise que nous vivons, cela va être un peu difficile. C’est cet organe qui va aider le gouvernement à réguler».

Règlements communautaires

Selon la même source, ce sont les ministres des Finances ou les Di­recteurs des Trésors nationaux de la sous-région qui devraient mon­ter au créneau. «En Afrique cen­trale cela ne s’est pas fait, mais au Sénégal et au Ghana, les ministres des Finances ont convoqué les directeurs généraux des banques pour leur demander de continuer à soutenir l’économie et ils ont fixé des règles. Chez nous, il a été demandé à la Cobac (Commission bancaire de l’Afrique centrale, ndlr) de voir dans quelle mesure, revoir le traitement des impayés et des créances douteuses. Le 15 ou le 16 avril 2020, c’est-à-dire aujourd’hui ou demain, ndlr), il y a une réunion de la Cobac qui va se tenir en vidéo-conférence. C’est elle qui va certainement fixer quelques orientations. Mais cela restera insuffisant. Car ces orien­tations porteront sur de nouveaux crédits et sur l’aspect prudentiel. Mais l’aspect opérationnel c’est à dire les conditions de banque, l’octroi des crédits et le volume des crédits octroyés, ce sont les ministres des Finances qui doivent intervenir» ajoute-t-elle.

Au niveau sous-régional, la Cobac a mis en chantier, depuis 2013, des projets de textes réglementaires communautaires qui permettraient d’assurer aux consommateurs des services bancaires, une protection face aux comportements irration­nels et abusifs des banques. Il s’agit notamment d’un projet de règlement Cemac déterminant le régime général de la protection des consommateurs de services ban­caires dans la sous-région, assorti de quatre projets de règlements Cobac d’application dont un pro­jet d’instruction Cobac relative aux modalités de traitement des plaintes des clients de banques par le Secrétariat Général de la Cobac.

Défendus encore le 26 février 2019 lors d’une réunion y relative à Libreville au Gabon par le secré­taire général adjoint de la Cobac, Maurice Christian Ouanzin, ces règlements ne sont toujours pas adoptés.

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