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Indépendance monétaire l’Italie demande à la France de «libérer» le Cameroun

Le vice-Premier ministre italien, Luigi Di Maio a accusé Paris, le dimanche 20 janvier, «d’appauvrir l’Afrique», et donc le Cameroun, à travers l’instrument de domination qu’est la monnaie

Le fait est particulier en ce sens que ce sont des médias occidentaux qui portent le débat sur le FCFA, sur la place publique, à travers une crise diplomatique. En effet, les téléspectateurs ont suivi, médusés, sur les antennes de « France 24 », des accusations du vice-Premier ministre italien Luigi Di Maio, dimanche 20 janvier dernier. Le leader du Mouvement 5 Étoiles a accusé Paris « d’appauvrir l’Afrique», et donc le Cameroun, à travers l’instrument de domination qu’est la monnaie. «Si aujourd’hui il y a des gens qui partent, c’est parce que certains pays européens, la France en tête, n’ont jamais cessé de coloniser des dizaines de pays africains », a-t-il lancé, affirmant que le franc CFA, monnaie de 14 pays africains imprimée en France, «finance la dette publique française».


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Selon plusieurs spécialistes en économie au Cameroun, il y a un certain nombre de règles qui obligent les Etats utilisant le franc CFA à avoir des taux d’inflation faibles, parce qu’ils sont calés sur la politique de la Banque centrale européenne

L’autre vice-Premier ministre italien, Matteo Salvini, lui a emboîté le pas, mardi, estimant que « la France n’a aucun intérêt à stabiliser la situation » en Libye car elle y possèderait des intérêts liés au pétrole. Puis, mercredi, le patron de La Ligue s’en est pris directement à Emmanuel Macron : «J’espère que les Français pourront se libérer d’un très mauvais président« , a-t-il écrit sur Facebook.

Interrogé par RFI, la journaliste Fanny Pigeaud qui publie chez La Découverte L’arme invisible de la Françafrique, déclare : « Il dit des choses qui, effectivement, doivent être étudiées de près, mais qui ne sont pas fausses. Est-ce que cela a une influence sur les migrations ? Oui, forcément. Parce que le franc CFA, d’abord, est une monnaie surévaluée. Elle est, il faut le rappeler, ancrée à l’euro, qui est une monnaie forte. Les économies de ces quatorze pays sont des économies faibles. Donc, avoir une monnaie surévaluée handicape au niveau des exportations et, par contre, donne un avantage aux importations, ce qui ne facilite pas l’industrialisation de ces pays».

Pour Fanny Pigeaud, c’est dommage qu’on ne voie plus d’hommes politiques, en Europe et en France en particulier, s’intéresser à la question du franc CFA, prendre position et se rendre compte qu’il y a effectivement un problème.

Selon plusieurs spécialistes en économie au Cameroun, il y a un certain nombre de règles qui obligent les Etats utilisant le franc CFA à avoir des taux d’inflation faibles, parce qu’ils sont calés sur la politique de la Banque centrale européenne. Donc, il faut avoir moins de 3% d’inflation, et cela les oblige aussi à avoir des règles de suivi budgétaire assez strictes. Certes, il y a une stabilité, l’inflation, les prix augmentent peu. Mais cette stabilité a un coût. Les banques centrales africaines s’obligent à restreindre les crédits qu’elles accordent aux Etats, aux ménages et aux banques commerciales, pour faire en sorte que les réserves de change restent au même niveau sur les comptes d’opération. Cela veut dire que cela bloque toutes les capacités productives de ces pays. Les officiels français ne se rendent pas compte de ce que génère ce franc CFA en termes, aussi, de ressentiment vis-à-vis de la France.

Le compte d’opérations de la Beac auprès du trésor français est excédentaire de quelque 2600 milliards de FCFA en 2017, contre un déficit de 78,6 milliards fin 1993

Il fait régulièrement polémique dans les 14 pays d’Afrique, dont le Cameroun, qui l’utilisent et pourtant, le franc CFA a plus de 70 ans ! Signe particulier : sa parité fixe avec la monnaie unique européenne. Un euro s’échange contre 655 francs CFA. Ses partisans vantent sa stabilité : pas d’inflation, pas de risque de change. Ses détracteurs lui reprochent d’être une survivance coloniale au service d’une élite… Franc CFA, mode d’emploi et perspectives.

La France détient près de 1600 milliards du Cameroun

Les avoirs auprès du Trésor français se répartissent comme suit entre les Etats membres de la Cemac et la Banque centrale : la BEAC dispose de 441,609 milliards FCFA. Le Cameroun, 1 579,571 milliards FCFA ; c’est plus du quart du budget du Cameroun. Le Congo, 138,338 milliards FCFA. Le Gabon, 383,667 milliards FCFA. La Guinée équatoriale, -50,809 milliards FCFA et le Tchad a aussi un solde négatif de -118,421 milliards FCFA.

La BEAC fait observer que la forte hausse du niveau des avoirs déposés au compte d’opérations sur l’année 2017 (+ 120,7 %) comparativement à 2016 (la Cemac disposait de 1 155 milliards), « est principalement liée à la cession partielle et aux tombées d’échéance enregistrées sur le portefeuille d’investissement de la Banque centrale ».

Le compte d’opérations est celui ouvert par la Banque des Etats de l’Afrique centrale au service de contrôle budgétaire et comptable ministériel du ministère des Finances et des Comptes publics de la France. La Banque centrale, d’après ses conventions, doit impérativement y déposer 50% de ses avoirs extérieurs. Toutefois, la convention du 3 octobre 2014 stipule que cette quotité peut être abaissée en deçà de 50% mais, sans être inférieure à 40%.


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Le compte d’opérations de la Beac auprès du trésor français est excédentaire de quelque 2600 milliards de FCFA en 2017, contre un déficit de 78,6 milliards fin 1993. En moyenne, le taux de couverture extérieure de la monnaie était de 21,9% sur la période 1990-1993, contre 80,9% sur la période 2013-2016 et une prévision de 60,4% sur la période 2017-2020.

Paris centralise plus de 50% des réserves des pays de la zone franc

Lors de la réunion des 14 ministres des Finances et de l’Economie de la zone Franc, en octobre 2017, les participants n’ont pas éludé la question de la monnaie commune à ces Etats. Si les différents protagonistes affirment que le sujet n’a pas été évoqué, lors de la réunion parce qu’il n’était pas à l’ordre du jour, bien qu’il y ait des discussions informelles, une source du ministère français de l’Economie et des Finances, citée par l’hebdomadaire panafricain « Jeune Afrique », prend de haut la polémique qui enfle sur cette devise continentale et excipe de la fixité de la parité par rapport à l’Euro.

«La France est, via le franc CFA, un filet de sécurité régionale des pays africains de la zone», lâche ce responsable. Car, souligne l’hebdomadaire panafricain, les pays de la zone bénéficient d’un découvert illimité en cas d’épuisement des réserves au Trésor français. Une situation que trouve avantageuse le gouverneur de la Banque des Etats d’Afrique centrale, Mahamat Abbas Tolli.

«La monnaie, prise de façon isolée, ne fait pas le développement ; et les Etats ont décidé de rester ensemble parce que c’est utile », a-t-il indiqué lors de la conférence de presse. Malgré la baisse de 50% du volume des devises déposées au Trésor français par la zone, Bruno Le Maire, ministre français de l’Economie, indique que la France reste disposée à discuter des perspectives et du destin du compte d’opérations dont les dépôts pourraient encore diminuer sur la demande des Etats.

«Il ne faut pas confondre ces difficultés économiques réelles liées à la chute des cours des matières premières avec le fait d’appartenir à une zone monétaire commune», a expliqué Bruno Le Maire, lors de la conférence de presse de clôture de la réunion. «La monnaie est là pour garantir la stabilité et la protection contre l’inflation des économies des épargnants. Là-dessus, les objectifs sont remplis», souligne-t-il en réfutant l’idée d’une probable dévaluation du franc CFA.

Au sujet des décisions de portée générale, les assises d’automne ont arrêté que les pays de la zone, face à la conjoncture économique difficile, rendue défavorable par la baisse des cours des matières premières, déploient davantage d’efforts dans la mobilisation des ressources propres. Ils ont adopté 21 résolutions devant permettre une sortie de crise, au nombre desquelles figurent l’élargissement de l’assiette fiscale, la réduction des déficits publics, la maîtrise de l’endettement, le respect des critères de convergence.


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Les argentiers de la zone Franc se sont également accordés sur la réduction de l’économie informelle et la promotion des paiements en ligne afin de limiter la manipulation des espèces. «On ne peut pas envisager de réduction durable de la dette ni de relance de l’économie et de croissance sans mobilisation des recettes fiscales», précise le ministre français de l’Economie.

Au sujet de la dette des Etats, le ministre camerounais de l’Economie, Louis Paul Motaze, indique, quant à lui : « on a des pays qui ont un niveau d’endettement moins élevé tandis que d’autres ont dépassé les critères de convergence, à savoir le seuil de 70% ». Dans un contexte marqué par la chute des cours des matières premières, notamment le pétrole, la Banque de France relève que la zone Franc reste un gage de stabilité économique. Pour François Villeroy de Galhau, gouverneur de cette institution, les deux sous-ensembles, la CEMAC et l’UEMOA, ont su maîtriser l’inflation et, aujourd’hui, affichent des taux de croissance qui dépassent ceux des pays non producteurs d’hydrocarbures, en particulier, et de l’Afrique subsaharienne en général.

La Rédaction EcoMatin

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