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Infrastructures routières : la boulimie du Chinois CCCC

Publiée dimanche 5 juillet 2020 à 21:47:51Modifiée vendredi 3 mai 2024 à 10:49:11Temps de lecture 9 minPar Joel Talla

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Le groupe public China Communications Construction Company (CCCC) a raflé, jusqu’ici, tous les contrats de réalisation d’autoroutes au Cameroun. Mais cela n’est pas visible à première vue. Car si le nom de CCCC est associé au projet Yaoundé-Nsimalen (section rase campagne), les axes Yaoundé-Douala (phase 1) et Kribi-Lolabé sont réalisés par deux de ses filiales. Il s’agit respectivement China First Higway Engineering (CFHE) et China Harbour Engineering Compagny (CHEC). Formé en 2005 par la réunion de deux géants du BTP (CHEC et China Road and Bridge Corporation-CRBC), CCCC est en effet un conglomérat complexe d’une soixantaine de subdivisions.

Lire aussi : Autoroute Kribi-Lolabé : les dessous de l’attribution du marché à la Chine

Ces trois projets réunis représentent un linéaire de 109,3 km pour un coût de près de 730 milliards de FCFA, soit un prix moyen du kilomètre d’autoroute de 6,7 milliards de FCFA. Dans un rapport publié en 2018, la Banque mondiale, jugeait déjà un kilomètre d’autoroute à 6,5 milliards de FCFA « trop élevé » en comparaison à d’autres projets africains de même acabit. L’institution de Bretton Woods fait remarquer que le kilomètre d’autoroute se chiffre à 3,5 millions USD (environ 2 milliards de FCFA) en Côte d’Ivoire et 3 millions USD (près de 1,7 milliard de FCFA) au Maroc.

Note encore plus salée

Cette facture déjà salée n’est en plus pas définitive. Les coûts actuels n’étant que prévisionnels, il n’est pas exclu que les prix finaux de ces infrastructures soient encore plus élevés. Ce d’autant que ces projets connaissent de multiples retards qui engendrent des surcoûts. Le 18 juin dernier, le ministre des Travaux publics (Mintp), Emmanuel Nganou Djoumessi, a, par exemple, révélé, à l’Assemblée nationale, qu’un financement supplémentaire de 84,9 milliards de FCFA est nécessaire pour l’achèvement de la première phase de l’autoroute Yaoundé-Douala. Ce qui fait passer le coût provisoire des travaux de 338,7 à 423, 6 milliards de FCFA.

En plus, selon la Banque mondiale, ces montants ne prennent pas en compte les coûts de l’équipement de l’autoroute (signalisation, postes de péage et de pesage, réseaux électriques et téléphoniques, fibre optique…) et même, dans les cas où c’est nécessaire, la connexion avec le réseau routier existant. Ils n’intègrent non plus le coût du crédit. En effet, pour financer ces projets, le Cameroun contracte, auprès de la banque publique chinoise Eximbank, des prêts non concessionnels représentant généralement 85% de la valeur des projets. Et souvent, comme on l’a observé avec l’autoroute Kribi-Lolabé, le prestataire finance, également par un prêt à des conditions non dévoilées, la contrepartie de l’État. 

Lire aussi : Chine-Cameroun : 24 nouveaux médecins chinois attendus au Cameroun

Absence d’appel d’offres

Après avoir passé en revue cinq grands projets d’infrastructures, la Banque mondiale estime que « la faiblesse des études de faisabilité technique, y compris le calcul des coûts, ainsi que l’absence d’appel d’offres concurrentiel ont contribué à accroître les coûts des projets ». À la suite de l’étude de l’institution financière internationale, la question a été inscrite à l’ordre du jour du conseil de cabinet du mois de mai 2019. À l’occasion, le ministre des Travaux publics a attribué le surenchérissement des coûts à des facteurs similaires.

Emmanuel Nganou Djoumessi a évoqué « les insuffisances dans la réalisation des études techniques et géotechniques, les contraintes inhérentes à la fiscalité, aux indemnisations et déplacements des réseaux, les incertitudes dans les délais de paiement des entreprises, le recours ou non à la concurrence dans l’attribution des marchés ainsi que l’évolution des prix des principaux intrants tels que le ciment, le fer, le bitume et les granulats ».

Les trois contrats de construction des autoroutes en cours au Cameroun ont en effet été attribués de gré à gré et à partir des études techniques et géotechniques de faible qualité. En plus, l’adjudicataire CCCC ne cache pas que, sur certains de ces projets, il est, en plus, conseil de l’État ; en quelque sorte juge et partie. Dans ces conditions, le groupe public chinois a des marges de manœuvre importantes pour imposer sa volonté. Et ce d’autant plus que tous ces projets sont des crédits acheteurs (c’est-à-dire que c’est le prestataire qui vient avec la banque qui finance le projet).

Lire aussi : Commerce extérieur : la Chine maintient son rang de 1er partenaire commercial du Cameroun

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Bien que conscient des limites de cette approche, le gouvernement est en train d’attribuer à CCCC, sur les mêmes bases, la réalisation de la section urbaine de l’autoroute Yaoundé-Nsimalen. Un contrat commercial a été signé le 10 décembre 2019 entre le ministre de l’Habitat et du Développement urbain (Minhdu), Célestine Ketcha, et le directeur régional du groupe public chinois au Cameroun, Li Jianbih. Selon le Minhdu, cet accord est un préalable à la mobilisation des financements par l’adjudicataire auprès des banques chinoises et au démarrage des travaux qui devraient durer cinq ans.

Selon ce contrat, le prix provisoire de cette infrastructure est passé du simple au double. Le coût de cette section d’autoroute, longue d’une douzaine de kilomètres, initialement évalué, notamment par les services du Premier ministre, à 115 milliards de FCFA, affiche aujourd’hui 276 milliards de FCFA, soit plus de 22 milliards le kilomètre. Face à l’incompréhension de l’opinion, les autorités se réfugient derrière la consistance des travaux. « L’autoroute sera composée d’une chaussée de 29 m d’emprise à 4 voies, 11 échangeurs et 10 passerelles pour piétons, un terre-plein central, 2 bandes d’arrêt d’urgence, des voies de service et des équipements connexes (éclairage public, signalisation, aménagement paysager) », objectent-elles. 

Après avoir construit ces infrastructures routières, CCCC s’arrange également à assurer leur gestion. Grâce à la pression de Pékin et d’Eximbank, il est parvenu à obtenir des autorités camerounaises, sans appel à concurrence et donc en violation de la législation sur les contrats de partenariat, l’exploitation de l’autoroute Kribi-Lolabé. Les Camerounais l’ont appris, le 20 février 2020, à travers un laconique communiqué de presse. Le document signé du ministre des Travaux publics est muet sur les clauses de ce contrat de partenariat.

Devant les députés le 18 juin dernier, Emmanuel Nganou Djoumessi a par ailleurs indiqué que CCCC est en passe se voir attribuer, dans les mêmes conditions, la gestion de la première phase de l’autoroute Yaoundé-Kribi. « Au regard de l’urgence qui entoure la conclusion d’un contrat de partenariat au vu du niveau d’avancement des travaux, le Premier ministre, chef du gouvernement, a prononcé une dispense d’appel à concurrence en vue de la poursuite des négociations avec le consortium China Communications Construction Company (CCCC) », a notamment justifié le ministre.  

René Ombala

Encadré 1

Coûts des autoroutes en cours de réalisation au Cameroun

PROJETSLINÉAIRES(Km)COÛTS(milliards de FCFA)COÛTS/KM(milliards de FCFA)
Yaoundé-Douala (phase I)60423,57
Yaoundé-Nsimalen (phase I)10,840 *3,7
Kribi-Lolabé38,5266,3*6,9
TOTAL109,3729,86,7

*Coût prévisionnel non actualisé

Sources : Mintp, Minepat et Minhdu

Encadré 2

La mainmise de CCCC sur le port de Kribi

Le groupe public chinois est l’un des grands bénéficiaires du programme des grands travaux en cours au Cameroun depuis une dizaine d’années. En plus des autoroutes, CCCC a également la charge de la construction du port en eau profonde de Kribi. Après avoir achevé les travaux de la première phase de cette infrastructure portuaire, d’un coût final de 470 milliards de FCFA, selon la Banque mondiale, sa filiale CHEC s’est associée aux Français Bolloré et CMA-CGM pour la gestion de son terminal à conteneurs. Aujourd’hui, l’entreprise conduit la construction de la seconde phase de ce port. Coût provisoire des travaux : 400 milliards de FCFA. 

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