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Le prix du kilogramme de café se vend à 55F à Yokadouma région de l’Est Cameroun

Le Conseil interprofessionnel du café et du cacao lance l’alerte sur la possible disparition de la filière café au Cameroun. La situation est déjà critique dans la région du Soleil levant où sur les quatre départements, on ne compte que quelques producteurs dans le Haut-Nyong pour une production insignifiante. Lors du comice agropastoral de la région de l’Est, tenu en décembre 2020, la moisson présentée par les producteurs du café se résumait en quelques sacs de café robusta non décortiqués et des cuvettes décortiquées.

« Si le café de Yola n’était pas présent au comice agropastoral de la région de l’Est au mois de décembre 2020, c’est parce que la production a totalement chuté à cause du prix. L’année dernière (2019, ndlr), on a vendu la cuvette du café non décortiquée entre 2000 et 3000F alors qu’il y a de cela moins de 10 ans on vendait cette même cuvette entre 6000 et 7000 F. Or, le café est le premier produit de rente à Yola. Sur une population d’environ 1000 habitants, au moins 700 sont les producteurs du café qui malheureusement ont abandonné leurs champs ». Tel est le regard que pose Bertrand Mermoz Damgba, grand producteur du café-cacao à Yola, localité de l’arrondissement de Ndélélé dans le département de la Kadey, région de l’Est. A Bétaré-Oya dans le département du Lom-et-Djerem, un autre basin de production et selon Hamoua Maiyina du village Bouli, âgé de 70 ans, plus de 100 plantations ont été abandonnées par les producteurs découragés. Même son de cloche dans l’arrondissement de Bertoua 1ère. « J’ai commencé à cultiver le café avec mon mari quand j’étais jeune. Mon marie est mort depuis 10 ans et m’a laissé avec un hectare qui me permet de récolter par an, environ 15 sacs de 100 kg chacun que je vends malheureusement à moins de 200.000F parce que les acheteurs nous trompent », décrie pour sa part, Brigide Gbakoe, née en 1943 et cultivatrice à Bonis. Cette décrépitude de la filière est décriée aussi par Jean Pierre Mossompusso, président de l’union de GIC MBOWORO qui regroupe 09 GIC de producteurs du café à Yokadouma dans le département de la Boumba-et-Ngoko. « Au niveau de la commercialisation, les acheteurs nous disent que le café a chuté et n’a pas de prix. C’est ainsi qu’ils paient les cuvettes entre 2000 et 2500F. Plus grave, l’année passée (2019, ndlr) on a vendu un kilogramme de café non décortiqué au niveau de Yokadouma à 55F au lieu de 500F les années précédentes. Les acheteurs imposent leur prix. C’est dans ce sillage qu’entre les années 2000 et 2010, les cultivateurs de ma zone avaient 5 et 6 hectares chacun, mais aujourd’hui, la plupart se débrouillent avec un ou deux hectares et sont même prêts à abandonner la culture du café à cause du prix d’achat », déplore-t-il.

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C’est dans ce contexte que lors du comice agropastoral de la région de l’Est, tenu en décembre 2020, la moisson présentée par les producteurs du café de la région de l’Est se résumait en quelques sacs de café rubusta non décortiqués et des cuvettes décortiquées. Evénement du monde rural qu’avait présidé le ministre de l’Agriculture et du développement rural (Minader), Gabriel Mbairobe. Plus grave, dans le stand de cette filière, il n’y avait qu’une dizaine de producteurs pour la plupart, des personnes du troisième âge en provenance de Yokadouma, Bonis, Bétaré-Oya et Boubara. Les producteurs de Yola, localité de l’arrondissement de Ndélélé, l’un des plus grands bassins de production du café étaient tout simplement absents.

Origine

La situation inquiétante qui caractérise la filière café à l’Est est la conséquence de plusieurs faits. D’abord, la libéralisation et l’abandon de la filière par l’Etat et la crise économique des années 80 à 90. Dans une publication intitulée « profil sur le café camerounais », Michael Ndoping, Directeur Général de l’Office National du Cacao et du Café, (Oncc) soutient que, « dès l’indépendance en 1960, le café a joué un rôle prépondérante pour le développement du Cameroun. Sur le plan économique, le café était l’une des sources principales des devises étrangères. Sur le plan social, le café était, pour certaines régions comme l’Est, la source presque exclusive des revenus monétaires des populations rurales. L’État en assurait l’encadrement à travers la distribution des intrants, le soutien au prix et diverses formes de mobilisation. Malheureusement, la baisse des cours du café et le retrait de l’État pendant ces trois dernières décennies ont sevré les producteurs de toutes ces facilités qui soutenaient l’attractivité du secteur. Cette situation a progressivement fait perdre le grand intérêt que suscitait la production de cette culture de rente », peut-on lire.

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De l’autre côté, la fermeture des ZAPI-Est (zone d’actions prioritaires et intégrés) il y a environ 30 ans a contribué à enfoncer la culture du café dans l’abîme. Selon les producteurs, « cette structure nous encadrait, achetait nos produits et nous reversait des ristournes chaque année à la veille de la rentrée scolaire. Ce qui nous permettait d’envoyer nos enfants à l’école. Aujourd’hui, c’est le contraire ». En outre, continuent les producteurs locaux, « l’absence d’encadrement technique, le manque des pistes agricoles, le vieillissement des producteurs et des plantations, l’indisponibilité des plants, l’utilisation de variétés anciennes aux rendements insignifiants, la cherté des engrais, mais surtout une désaffection des producteurs, du fait des prix très peu rémunérateurs, lesquels prix sont en déphasage total avec le volume de travail requis par l’activité de production du café ont réduit la production au niveau régional à presque 0% ».

La relance infructueuse

A la délégation régionale du Minader, il n’existe aucun programme dédié à la filière café et aucunes statistiques. « La situation est critique. Sur les quatre départements, on ne compte que quelques producteurs dans le Haut-Nyong avec une production insignifiante », regret MBOBLE DOB, président de la plateforme régionale des organisations professionnelles agro-sylvo-pastorales et halieutiques du Cameroun (Planopac). D’ailleurs lors du mini comice agropastoral 2020, ce dernier dans son discours au Minader a fait la revue des filières existantes à l’Est sans mention de la filière café, preuve s’il en était encore besoin que la culture du café est non existante dans la région de l’Est. Pourtant, face à la crise économique qui s’est traduite par la chute drastique des prix des matières premières et l’incapacité de l’Etat à soutenir les prix aux planteurs, une réforme des filières cacao-café avait été entreprise. Il s’agit de la dissolution de l’Oncpb en 1991, la création de l’Office National du Cacao et du Café (Oncc), la mise en place du Conseil Interprofessionnel du Cacao et du Café (Cicc), la libéralisation de la commercialisation et l’assouplissement des conditions d’accès à la profession d’exportation. Mais les effets attendus de ces mesures n’ont pas été atteints. « Parti en début du plan de relance de 50 000 tonnes de café pour les objectifs de production de 160 000 tonnes, le compte est loin d’être bon », note Auguste Essomba Ndongo, président du comité de gestion de Fonds de développement du cacao et du café (Fodecc). Ceci en guise de bilan des différents projets de relance sur le plan national.

« Nous lançons l’alerte sur la possible disparition de la filière café au Cameroun »

Omer Gatien Maledy, secrétaire exécutif du Conseil interprofessionnel du café et du cacao (Cicc)

Le Cameroun en 1986 a produit 132 000 tonnes et occupait le 12ème rang mondial. En 1991, année de la libéralisation des filières, avec une production de 103 000 tonnes, le Cameroun est 14ème mondial. Nous comptions encore sur l’échiquier des producteurs de café. En 2018, le Cameroun produit 22 000 tonnes et occupe le 25ème rang mondial. Ça veut dire que nous ne comptons plus. Le Cameroun, pour ainsi dire, n’existe plus. Et ça fait mal parce que lorsque nous sommes dans les réunions internationales, lors des négociations et des accords, les voix qui portent sont celles des grands producteurs. Ainsi, en matière de café, lorsque le Brésil, le Vietnam, la Colombie, l’Ethiopie et l’Ouganda ont parlé, on se tourne rarement vers le Cameroun. C’est eux qui dictent la loi du marché et mènent la barque. Donc, nous avons beaucoup perdu et cela n’est pas un fait accidentel. C’est une tendance. Notre production va decrescendo d’année en année. Quand on sait que le premier produit agricole d’exportation il y a 25 ans, le café était ce que le cacao est aujourd’hui dans l’économie du Cameroun, on se pose bien de questions. Est-ce que le Cameroun ne veut plus du café ? Est ce que le Cameroun a rayé le café de ses priorités ? Ou alors nous avons accepté de subir sans rien faire ? Au-delà, nous nous voulons savoir ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là. Il faut avouer que la crise des années 90 nous a laissés KO. Quand je dis « nous », ce sont tous les acteurs de la filière café. Mais c’est une crise internationale, elle n’était pas que camerounaise. Elle a affecté tous les pays producteurs. Malheureusement pour nous, les autres se sont relevés, ils ont pris des mesures pour relancer leur caféiculture, sauf le Cameroun. Nous continuons à vivre comme si la crise du café existait encore. Et quand vous arrivez dans les bassins de production, lors des séances de sensibilisation pour relever le niveau de production, les gens vous disent que « nous sommes encore en crise ». Pourtant, la crise est passée il y a 25 ans.

Martin Foula

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