Les sociétés listées à la Bourse des valeurs mobilières d’Afrique centrale (BVMAC) ont-elles le loisir de s’affranchir de l’exigence de transparence, pourtant chère sur toutes les places boursières au monde ? C’est en tout cas l’impression qui se dégage lorsqu’on scrute le fonctionnement de cette place boursière commune aux six pays de la Cemac. Pour preuve, rendu au 19 juillet 2024, aucune des sociétés cotées n’a, sur le site web de la BVMAC, ses états financiers pour le compte de l’exercice 2023, encore moins les résultats pour le compte du 1er trimestre 2024. Pis encore, la répartition de l’actionnariat de ces sociétés est un secret bien gardé. Contacté, une source au sein de l’institution dit « ne pas avoir le droit » de nous donner cette information. Un fait curieux dans l’industrie boursière !
Un tour sur le site de la BRVM, la bourse des valeurs des pays de l’Uemoa, permet de voir clairement la différence. Ici, le profil de chacune des 46 sociétés cotées est dressé avec en prime la répartition du capital, les rapports trimestriels, semestriels et les états financiers annuels. « Être coté sur une Bourse des Valeurs Mobilières, en l’occurrence la BRVM, c’est faire le choix de la notoriété, de la transparence dans le cadre de la levée des fonds pour financer ses investissements et d’une certaine maturité de la gouvernance au sein de l’entreprise », peut-on lire sur le site web de cette institution commune aux 8 pays de l’Uemoa. Les mêmes notions de transparence sont visibles au Nigeria Stock exchange (NSE) qui, pourtant, accueille près de 150 entités.
Dispositif règlementaire
La BVMAC est-elle une exception dans l’industrie boursière ? L’article 117 (7) du règlement général de la Commission de surveillance du marché financier d’Afrique centrale (Cosumaf) dispose pourtant que celle-ci doit « assurer une diffusion équitable de l’information boursière en veillant à garantir l’égalité de traitement et d’information des intervenants, des acteurs du marché et du public ». Ce principe est violé à partir du moment où les sociétés cotées ne communiquent pas sur leurs performances et leur actionnariat ce qui peut impacter négativement sur la décision d’investissement. L’obligation d’information est reprise dans le règlement général de la BVMAC qui stipule que les émetteurs dont les titres sont cotés doivent communiquer dans un délai de 60 jours « une copie des états financiers de l’exercice ou du semestre écoulé ». Du coup si le dispositif réglementaire a prévu que les sociétés cotées fassent preuve de transparence, pourquoi cette exigence n’est pas respectée ? La question est d’autant plus pertinente que le manque de transparence pourrait retarder l'émergence du marché financier régional.
Un frein à l’investissement
« Dans l’industrie des valeurs mobilières l’accès à l’information est un principe sacré qui permet d’assurer que les investisseurs sont tous sur un pied d’égalité lorsqu’ils accèdent au marché boursier. Cacher certaines informations relatives, notamment à la santé financière de certaines entités cotées, ne peut que ralentir la dynamique recherchée », explique un expert financier avant de conclure sentencieux : « les investisseurs ont besoin des savoir dans quoi ils mettent leur argent, si vous avez des choses à cacher, ne venez pas à la bourse !».
Fruit d’une union entre les bourses de Douala et de Libreville, la BVMAC peine véritablement à émerger. À date, seules 6 sociétés sont cotées, ce qui est très faible pour une bourse qui regroupe 6 pays. En attendant l’arrivée d’une quinzaine d’entités publiques à la cote (même si les dates d’arrivée ne sont pas clairement définies à cause de la réticence des dirigeants), et en vue d’attirer le public, la Direction générale a entrepris plusieurs réformes notamment le fractionnement de la valeur des actions, la mise en place d’un indice boursier, le passage d’une cotation au fixing à une cotation en continu… Sans doute faudra-t-il ajouter à cela un mécanisme de sanctions à l’égard des sociétés qui ne respectent pas les règles de transparence.
Dans la Cemac, la violation des règles du marché financier est monnaie courante.
Ce manquement en matière de transparence vient s’ajouter à une longue liste de non-respect des règles par des acteurs sur le marché financier de la CEMAC. On peut citer à titre d’exemple, le non-respect par l’État gabonais du délai de 8 jours imparti pour la publication des résultats d’un emprunt obligataire par appel public à l’épargne. Prévu pour s’achever le 20 mai 2024, les résultats de cette opération dénommée « EOG 2024 à tranches multiples », n’ont été communiqués qu’au mois de juillet sous le silence assourdissant du régulateur.
On peut également citer la violation par les sociétés de bourse des clauses du contrat de liquidités instauré en 2022 par la BVMAC pour vivifier le marché secondaire. Concrètement, les émetteurs sollicitant l’admission de leurs titres à la côte doivent mettre à la disposition des sociétés de bourse avec lesquels ils ont signé lesdits contrats, une enveloppe financière et des titres. Dès lors la société de bourse est tenue d’intervenir sur la plateforme de la BVMAC en offrant à la vente ou à l’achat et/ou les deux, le titre concerné dès lors qu’elle constate que sur une période d’une semaine allant de lundi à vendredi, il n’y a eu aucun échange relevant de l’activité normale du marché boursier sur ce titre pour lequel il assure l’animation contractuellement. Malgré cette exigence le marché enregistre plusieurs séances de cotation vierges. La BVMAC rapporte même que 11 des 24 sociétés de bourse agréées n’ont effectué aucune transaction au 1er trimestre 2024.
Autre manquement et pas des moindres, c’est le non-respect par Bange Bank de la part minimale de 20% à céder en bourse comme condition sine qua non pour être cotée. Lors de son entrée en bourse en septembre 2022, Bange Bank n’a fait coter que 50 000 actions représentant 8,9% du capital.
Au demeurant il est évident qu’un strict respect des règles du marché donnerait plus de crédibilité à la bourse de la Cemac qui occupe encore le peloton de queue des places boursières africaines.

