Valoriser le Cacao et le café de nos terroirs, thème du Cacao & Coffee Festival qui déroule au Cameroun, signifie quoi au juste pour l’ICCO quand le prix aux producteurs est encore fixé à mille lieux des champs et sur une base pas tout à fait équitable ?
Qu’est-ce que ça veut dire valoriser, ça veut dire créer de la valeur. Il s’agit d’abord et avant tout d’incorporer tous les coûts directs et indirects du cacao. Trop souvent on fixe le prix sans tenir compte des coûts directs. Quel est le coût du travail, le coût de la main d’œuvre ? C’est quoi l’amortissement du capital ? Qu’est-ce que c’est la valeur du foncier ? Qu’est-ce que la valeur de l’équipement et tous ces coûts indirects ? Quels sont les coûts environnementaux, les coûts sociaux ? Tout cela doit être incorporé dans le mécanisme de fixation des prix, que ce soit dans les pays où le prix est réglementé ou dans les pays où il ne l’est pas, où c’est le marché qui fixe les prix. Il y a la question de la répartition de la valeur et de la répartition de ses coûts tout au long de la filière. Ici il ne faut surtout pas se tromper. Certes, les producteurs n’ont que 6% ou 7% de la valeur de la filière de la confiserie, du chocolat et du cacao, mais j’ai bien peur que personne ne veuille réduire ces marges.
Il faut que le gâteau ne vaille pas son million de dollars ou 100%, il faut qu’il vaille 300%. Il faut tripler le prix du cacao.
Si nous voulons que les producteurs aient une plus grande part de la valeur du cacao, et c’est tout à fait correct de le dire ainsi, ça ne peut pas se faire au détriment des autres. Je rappelais le mois dernier que, ce que veulent les producteurs ce n’est pas la plus grosse part du gâteau. On n’y arrivera pas. Ce qu’ils veulent c’est un plus gros gâteau. C’est tout à fait différent. Donc, il faut que le gâteau ne vaille pas son million de dollars ou 100%, il faut qu’il vaille 300%. Il faut tripler le prix du cacao. Je me souviens avoir dit ça en février 2019, soit un mois après ma nomination à l’ICCO ; et aujourd’hui on voit le prix non pas tripler, mais quintupler sur les marchés internationaux. Je ne dis pas que c’est moi qui l’ai fait, sûrement pas, mais je dis que ce n’est pas impossible ; ce n’est pas irréaliste. J’ai travaillé par le passé au Nigeria et j’ai vu en quatre ans le prix du pétrole brut multiplier par 5. C’est comme cela que ça marche ! Dieu sait si le pétrole brut est un peu plus stratégique que le cacao.
Donc, rien ne doit s’opposer à l’augmentation de la valeur du cacao. Il faut une augmentation de la valeur totale de la filière. Il y aura des sacrifices à faire par les consommateurs, en particulier les consommateurs européens et américains qui représentent 80% de la consommation mondiale de cacao, mais je pense que, quand on demande à ces consommateurs des pays riches s’ils sont prêts à payer plus pour le produit, à condition qu’il respecte tout une série de critères, de normes et standards, y compris les notions de cacao équitable, le cacao éthique ou le cacao sans déforestation, ils se disent prêts à payer le prix supplémentaire. Donc, c’est dans cette direction-là que nous devons aller ; ce n’est pas la plus grosse part du gâteau, mais un plus gros gâteau.
Est-ce-que les pays producteurs qui sont essentiellement des pays à faibles revenus ne sont pas désarmés face au marché. Que sont-ils en mesure de faire pour sortir de cette dictature du marché ?
J’ai dit que dans le mécanisme de fixation des prix là où c’est réglementé, il faut incorporer tous ces coûts et fixer le prix de manière plus élevée, mais là où ça ne l’est pas, il faut travailler de manière indirecte sur le marché. Mais c’est encore le marché qui décide du prix sur la base de la rencontre de l’offre et de la demande. Et je crois qu’au niveau de l’offre, de la demande, les pays producteurs ont un rôle à jouer. Nous avons vu l’impact plus que proportionnel de la réduction de l’offre de cacao sur les prix au cours de la campagne en cours. M. le ministre du Commerce rappelait la situation de 2016-2O17, où une augmentation de la production de 5% avait provoqué une chute des prix de 50%, donc, 10 fois plus. Ces 18 derniers mois, nous avons vu une baisse de 10% de la production provoquer une augmentation de 300% des prix.
Il faut faire très attention à cette volatilité, à cette élasticité et il faut, sans doute, saisir l’opportunité de ce prix élevé. Il était à 12000 dollars aux mois de février et mars ; il a baissé fortement avant de remonter à 8000 dollars mardi. Ce qu’il faut maintenant, c’est maintenir ce prix, le stabiliser. Pour parvenir à cet ordre de grandeur, il faut maintenir le marché avide du cacao, c’est-à-dire, éviter de créer des excédents. Il faut savoir que, quand le cacao était à 12000 dollars, c’était un prix théorique parce qu’il n’y avait pas de cacao sur le marché. Ça ne sert à rien d’avoir des prix élevés si on n’a pas de cacao à vendre ou à produire. Il faut bien sûr soutenir la production. Un pays comme le Cameroun a bien sûr d’immenses potentialités en matière d’augmentation de la production, mais il est nécessaire que les pays producteurs, d’une façon ou d’une autre, se concertent afin d’éviter des excédents. Je pense modestement que l’ICCO est le meilleur forum, la meilleure plateforme pour harmoniser ces questions de coordination de l’offre et de la production.
Quid de la demande ?
S’agissant de la demande, je pense qu’il y a d’énormes possibilités d’augmentation de la demande de cacao, c’est-à-dire, de la consommation de cacao. Nous savons combien les marchés européen et américain sont saturés parce qu’ils ont déjà atteint des niveaux de 6 ou 7 kilogrammes de cacao par personne et par an. Et ce sont des pays à revenus élevés et à démographie plate, c’est-à-dire que leur population n’augmente pas. Donc, il n’y aura pas d’augmentation substantielle de la consommation sur ces manches-là. Il faut trouver de nouveaux marchés qui se trouvent manifestement en Asie, avec une population gigantesque et l’émergence d’une classe moyenne importante. Cette classe moyenne est demandeuse de cacao, de chocolat et de confiserie. Et à court terme, c’est en Asie qu’il faut aller chercher des débouchés. Je rappelle qu’il y a 800 tonnes de cacao importées en Asie pour des besoins de transformation, donc, au moins trois fois la production Cameroun qui représente moins de 300.000 tonnes.
Un pays comme le Cameroun a bien sûr d’immenses potentialités en matière d’augmentation de la production, mais il est nécessaire que les pays producteurs, d’une façon ou d’une autre, se concertent afin d’éviter des excédents.
Quand on parle de demande, il y a bien évidemment toutes les questions de qualité, de segmentation du cacao de qualité. Nous avons organisé il y a 10 mois au niveau de l’ICCO notre panel d’experts sur les cacaos fins et aromatiques, et pour la première fois, le Cameroun a été reconnu dans la liste des producteurs de cacaos fin et aromatique. Voilà d’autres pistes de développement de la demande de cacao. Je suis un peu jaloux de nos collègues du café qui ont pu développer avant nous ces questions de café premium et de qualité. Mais, je crois qu’il est grand temps qu’on développe du cacao premium qui n’est ni aromatique, ni standard, mais de qualité intermédiaire, qui va attirer un prix intermédiaire et un segment de consommateurs intermédiaires. Le thème « valorisons le café et le cacao de nos terroirs », je crois que ce mot est essentiel, il est vraiment typique de la segmentation des marchés de qualité, d’autant que les cacaos d’origine unique sont sans nul doute l’avenir du développement du marché du cacao.

