Une bonne partie des 32 000 clients des Caisses mutuelles de Centrafrique (CMCA) est sur les dents. À Bangui comme dans les rares villes de l’intérieur où subsistent encore des guichets, les agences sont régulièrement prises à partie par des sociétaires exaspérés, incapables de retirer leurs épargnes ou de percevoir des paiements dus. Prestataires impayés, adhérents privés de liquidités, opérations ralenties : la crise atteint un seuil préoccupant au sein de ce réseau mutualiste autrefois emblématique de la bancarisation populaire en République centrafricaine. Seuls les salariés et les pensionnés sont à nouveau payés normalement. Placées sous administration provisoire le 26 juin 2025 par la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), les CMCA devaient reprendre une trajectoire lisible. 8 mois plus tard, le diagnostic est sévère : l’établissement de microfinance de première catégorie reste enlisé dans un déficit chronique et peine à rétablir des conditions normales d’exploitation.
Pour comprendre l’impasse actuelle, il faut revenir aux fragilités structurelles accumulées au fil des crises politico-militaires, notamment depuis la chute de François Bozizé en 2013. Pillages, saccages d’infrastructures, pertes d’archives et de matériels ont profondément désorganisé le réseau. Déjà fragilisées par les événements de 1996, 1998 et 2003, les CMCA ne se sont jamais totalement relevées. Créées au début des années 1990 avec l’appui du Centre international du crédit mutuel (CICM) et financées à l’origine par la Caisse française de développement, devenue Agence française de développement (AFD), les Caisses avaient pour ambition d’accélérer la bancarisation d’une population largement exclue du système financier classique. Les premières caisses ont ouvert en 1994. Mais les conflits à répétition ont contraint le réseau à fermer plusieurs implantations en province et à se recentrer sur Bangui.
Lire aussi: Centrafrique : un fonds de garantie de 10 milliards FCFA pour relancer le crédit aux PME
Plan de liquidation
Le réseau ne compte plus que 7 caisses locales et trois points de vente, contre une couverture autrefois plus large il a 7 mois. Mais, dans le plan de redressement soumis à la validation de la COBAC, l’administration provisoire a décidé de regrouper toutes les caisses sur 2 sites, dont un à Bangui. Surtout, le portefeuille clients s’est érodé : de 56 000 sociétaires en 2023, les CMCA sont tombées à environ 32 000 adhérents, soit une perte de 24 000 membres en 2 ans. Nommé administrateur provisoire, Jacob Mbaïtadjim, juriste, fondateur du cabinet JMB & Partners, s’est vu confier une mission claire par la COBAC : établir un diagnostic exhaustif et proposer soit un plan de redressement, soit, à défaut, un plan de liquidation. Dès juillet 2025, il révélait l’ampleur du défi : environ 4 milliards Fcfa de créances en souffrance, accumulées sur plusieurs années. Les dépôts des clients, objets de réclamations, s’élèvent à 7 milliards Fcfa selon le dernier pointage. Un comité de recouvrement a été mis en place pour contacter individuellement des milliers de débiteurs. L’option de recouvrements forcés a même été brandie en cas d’échec des démarches amiables.
Mais le chantier s’annonce complexe. Une partie des débiteurs n’est plus cliente, d’autres ont vu leurs activités disparaître dans les crises successives. Résultat : les flux de trésorerie restent insuffisants pour faire face aux demandes de retraits, aggravant la pénurie de liquidités. Face à la grogne montante, l’administrateur provisoire reconnaît les difficultés et adopte un ton conciliant. Il demande pardon aux sociétaires pour les désagréments subis et assure que « tout est en train d’être fait pour améliorer le niveau de satisfaction ». Selon lui, la priorité est double : restaurer la confiance et reconstituer progressivement la trésorerie.
Lire aussi: Centrafrique : les salaires des fonctionnaires ont absorbé 83% des recettes fiscales en 2025
Son plan d’action s’articulait autour de trois axes : assainissement du portefeuille par l’accélération du recouvrement des créances et la clarification des comptes, rationalisation du réseau, avec un recentrage sur les entités viables et un contrôle renforcé des charges, et mobilisation des partenaires institutionnels, notamment les autorités nationales et la COBAC, afin d’envisager un accompagnement technique et financier. Toutefois, à ce stade, le plan de redressement élaboré par ses équipes n’a pas encore été validé par le régulateur. Celui-ci prévoit, la mise en chômage technique de 23 collaborateurs, la diminution des postes de directeurs, le renforcement de la direction des recouvrements, etc. Dans un contexte économique centrafricain toujours fragile, la survie des CMCA dépendra de leur capacité à transformer ce diagnostic en mesures concrètes et rapides. Pour les 32 000 sociétaires encore fidèles, l’enjeu dépasse la simple gestion d’une institution : il s’agit de préserver l’un des rares outils d’inclusion financière du pays.

