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Banques et Finance

Mohamed Ali Jebira : « l’interopérabilité des paiements peut transformer l’accès au financement des PME africaines d’ici 2030 »

Entre retour aux fondamentaux financiers, montée en puissance de l’intelligence artificielle et accélération de l’intégration des paiements, l’industrie financière africaine amorce une phase de consolidation stratégique. Dans cette interview, Mohamed Ali Jebira, Associé Advisory et Leader Financial Services Industry chez Deloitte Afrique francophone, décrypte les mutations en cours et les leviers d’une croissance plus robuste à l’horizon 2030.

Publiée mercredi 25 mars 2026 à 08:23:00Modifiée mercredi 25 mars 2026 à 08:36:55Temps de lecture 10 minPar Jean Omer Eyango

La priorité donnée à la performance financière marque-t elle l’entrée dans un cycle de consolidation (fusions-acquisitions, rationalisation géographique, recentrage métier) sur le continent ?

La performance financière est citée par 84% des répondants comme priorité stratégique à trois ans, en progression de 5 points par rapport à 2024. La rentabilité émerge comme préoccupation majeure pour 46 % des institutions, c’est une entrée nouvelle dans cette édition du Baromètre. La marge nette s’améliore pour 69 % des acteurs, le ROE pour 57% tandis que l’efficacité opérationnelle recule de 6 points (54% en 2025 contre 60% en 2024), révélant les difficultés croissantes d’absorption des coûts liés aux compétences technologiques, à la cybersécurité et à la conformité réglementaire. Ce retour aux fondamentaux est typique d’une phase de maturité. Ce que nous documentons dans ce Baromètre, c’est un recentrage sur le triptyque rentabilité-cybersécurité-efficacité opérationnelle. Le signal le plus révélateur vient des groupes panafricains : la totalité d’entre eux placent la performance financière en priorité élevée (100% en 2025), en hausse de 25 points, avec la confiance la plus haute du panel à 8,44 sur 10. La croissance organique reste certes une priorité pour les groupes, mais l’accent est mis sur la croissance rentable. Cette consolidation prépare les fondations d’une croissance plus robuste, tirée par quelques hubs majeurs : Nigeria, Afrique du Sud, Maroc, Kenya, UEMOA, plutôt que par un mouvement uniforme à l’échelle du continent.

Lire aussi : Afrique : l’industrie financière à l’heure de la croissance disciplinée

Ne faudrait-il pas accélérer l’harmonisation réglementaire à l’échelle régionale et continentale ?

Le Baromètre révèle un paradoxe instructif sur cette question. L’harmonisation prudentielle panafricaine n’est identifiée comme prioritaire que par 55% des répondants, un score modéré au regard des priorités autour de la cybersécurité qui atteint 97 %, de l’identité numérique à 92% ou de la prévention des flux illicites à 87%, qui passent par l’harmonisation réglementaire entre autres. Les perceptions varient fortement selon les acteurs. Les groupes internationaux tendent à y voir un levier de stabilité, tandis que les acteurs locaux peuvent craindre une standardisation inadaptée à leurs réalités de marché. 

Les groupes panafricains, eux, se montrent généralement plus pragmatiques : confrontés au quotidien à la coexistence de régimes prudentiels distincts, ils sont souvent les premiers à mesurer le coût de la fragmentation réglementaire dans leurs opérations transfrontalières. Au niveau sectoriel, les banques et les compagnies d’assurances semblent davantage soutenir l’harmonisation que les fintechs et les acteurs de marchés de capitaux qui sont plus locaux. En revanche, ce qui fait consensus, ce sont les urgences transactionnelles et sécuritaires : la loi de change, citée par 87% des répondants en hausse de 18 points, la lutte contre les flux illicites qui échappent chaque année aux contrôles, et le cadre réglementaire fintech à 85%. Il faut accélérer certes, mais de façon ciblée. 

Plutôt que viser une uniformité totale, il s’agit de concentrer l’harmonisation sur quelques briques critiques : des standards minimaux en matière de solvabilité et de gouvernance des risques, un noyau dur harmonisé en cyber résilience incluant le reporting d’incidents et les tests obligatoires, des règles convergentes sur les paiements et la monnaie électronique pour permettre l’interopérabilité, et un socle commun pour la protection des données. Le principe est celui du plancher commun avec surcouches nationales  L’approche « régional d’abord, continent ensuite » est la voie réaliste. L’EAC (Communauté d’Afrique de l’Est) a montré qu’elle était réalisable en adoptant un cadre cyber harmonisé et en prévoyant dans son Masterplan régional de paiements un pilier de convergence réglementaire. Le modèle à horizon 2030 repose sur des mécanismes concrets de mise en œuvre : collèges de superviseurs, plateformes de partage d’intelligence cyber, programmes conjoints de renforcement des capacités.

Les institutions africaines disposent-elles d’une gouvernance de la donnée suffisante pour capter pleinement la valeur de l’IA ?

 Les attentes du secteur sont massives. 77% des institutions anticipent un impact fort de l’IA sur la détection de fraude et la conformité, 72 % sur la personnalisation des offres, 70% sur le scoring crédit, et 68% sur l’amélioration de la relation client via les chatbots et assistants virtuels. L’IA s’inscrit clairement dans une double logique : réduction du coût du risque d’une part, et amélioration de l’expérience client d’autre part. Et ces attentes trouvent déjà une traduction concrète sur le terrain. Des institutions de premier plan ont déployé des outils d’IA qui rationalisent l’onboarding client, renforcent la surveillance des fraudes et améliorent l’engagement commercial. L’écosystème de finance digitale africain figure parmi les plus dynamiques au monde selon la Banque Mondiale, ce qui pousse les banques à accélérer sur l’analytique avancée, l’automatisation du crédit et la prise de décision en temps réel. 

Mais le Baromètre identifie des freins structurels qui limitent le déploiement au-delà de ces cas d’usage déjà éprouvés. Les données restent fragmentées entre des systèmes hérités hétérogènes, le cadre réglementaire demeure incertain dans de nombreuses juridictions, et les compétences en intelligence artificielle restent limitées. Un modèle d’IA entraîné sur des données incomplètes ou biaisées risque d’amplifier les exclusions existantes plutôt que de les corriger, ce qui appelle une vigilance particulière. Le cadre réglementaire commence néanmoins à se structurer. Plusieurs banques centrales africaines ont récemment publié de nouvelles lignes directrices qui précisent les attentes en matière de gouvernance des données, de risque de modèle et de cybersécurité. Ces cadres insistent sur la transparence, l’utilisation responsable et éthique des données et la résilience opérationnelle, tout en exigeant des revues de risques, des pistes d’audit et un contrôle humain sur les décisions à fort enjeu.

 C’est un signal encourageant : les régulateurs africains n’abordent pas l’IA sous l’angle de la restriction, mais sous celui de l’accompagnement responsable de l’innovation. La trajectoire réaliste passe par trois investissements préalables : la modernisation des architectures de données, la participation active aux infrastructures partagées telles que les centrales des risques régionales et les dispositifs de KYC (Know Your Customer) mutualisés, et le renforcement des capacités humaines en science des données, domaine dans lequel le déficit de compétences sur le continent reste important. C’est à cette condition que l’IA pourra devenir un véritable catalyseur d’inclusion financière, en permettant notamment d’évaluer des clients disposant de peu de documentation formelle, particulièrement dans les régions sous-desservies.

Le PAPSS et l’interopérabilité peuvent-ils transformer structurellement la finance africaine ? Quel impact concret attendre sur l’inclusion financière et le financement des PME d’ici 2030 ?

Le PAPSS génère la plus forte confiance opérationnelle par rapport aux autres initiatives d’intégration continentale. Son niveau d’opérationnalité élevée bondit de 20% à 35%, avec des gains concrets rapportés par les institutions sur les coûts de paiement transfrontalier, cités par 25% des répondants, et sur les délais de règlement, cités par 23%. Là où un paiement entre le Kenya et le Nigeria nécessitait auparavant 3 à 7 jours en transitant par des correspondants bancaires situés hors du continent, le PAPSS permet désormais des règlements quasi instantanés en monnaies locales. L’initiative connecte aujourd’hui 18 pays et plus de 115 banques, avec des économies de coûts pouvant atteindre 27% pour les utilisateurs finaux. Sur l’inclusion financière, 28% de nos répondants citent l’interopérabilité totale des systèmes financiers comme la transformation qui aura le plus d’impact d’ici 2030. C’est la première réponse du panel, devant l’infrastructure numérique (23%) et l’éducation financière (14%). 

L’enjeu central est de connecter les 1,6 milliard de comptes bancaires et de mobile money combinés pour générer de véritables effets de réseau. D’ici 2030, si trois conditions clés sont réunies (1) l’interconnexion effective des systèmes de règlement brut en temps réel et des switches régionaux, (2) l’adoption par un nombre significatif d’établissements et de fintechs, et (3) une convergence réglementaire minimale sur le KYC, le change et la protection des données, on peut raisonnablement attendre des avancées majeures. D’abord, une baisse nette du ticket moyen de paiement transfrontalier. En substituant aux circuits traditionnels de correspondance bancaire des rails digitaux nettement moins coûteux (mobile money, fintechs spécialisées), on rend enfin économiquement viables des transactions de faibles montants. Cela ouvre concrètement le commerce transfrontalier aux plateformes d’e-commerce, aux petits exportateurs et artisans, et aux commerçants informels qui en étaient exclus par le coût des circuits classiques. Ensuite, pour les PME qui représentent environ 80% des entreprises africaines, des règlements plus rapides améliorant directement leur trésorerie et, couplés au scoring alternatif alimenté par les données transactionnelles générées par ces nouveaux rails, un accès élargi au financement. 

Enfin, un levier concret pour atteindre les objectifs d’inclusion de l’Agenda 2063 et de la ZLECAf, en rendant les marchés régionaux accessibles aux petites structures qui en étaient exclues par les coûts et la complexité Pour que le PAPSS et l’interopérabilité produisent leurs pleins effets, il faudra que davantage d’acteurs banques, assureurs, marchés de capitaux intègrent explicitement l’inclusion dans leur stratégie. Le Baromètre montre que l’assemblage de capacités complémentaires est déterminant : les opérateurs télécoms apportent l’infrastructure et la couverture géographique, les institutions de microfinance, la connaissance fine des marchés locaux, et les fintechs l’innovation technologique. C’est cette logique d’écosystème et de partenariats structurés qui permettra de convertir l’interopérabilité technique en parcours effectivement simples et accessibles pour les PME et les micro-entreprises. 

Le potentiel de transformation est donc réel, notamment porté par le développement du commerce régional, mais il dépendra fortement de la vitesse d’exécution et de la capacité des États et des régulateurs à accompagner cette interopérabilité par une supervision coordonnée à l’échelle des communautés économiques régionales puis du continent. La véritable transformation viendra de la convergence entre l’interopérabilité des paiements, les données transactionnelles et l’IA appliquée au scoring : c’est cette combinaison qui peut structurellement changer l’accès au financement sur le continent.

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