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Aide au développement : les réserves de Camercap-Parc sur l’accord Afriland-AFD

Le coordonnateur du Centre d’Analyse et de Recherche sur les Politiques Économiques et Sociales du Cameroun, décrypte la récente actualité liée à la signature d’un avenant de prolongement de la 3e phase du C2D entre le Cameroun et la France via l’AFD

Le Ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (MINEPAT) a signé  début février 2022, avec l’ambassadeur de France au Cameroun, un avenant de prolongement de la 3e phase du Contrat de désendettement et de développement (C2D). Dans cette foulée, le Directeur Général  de l’Agence Française de Développement (AFD)  a signé le 03 février à Douala avec  son homologue d’Afriland First Bank un accord de garantie à travers sa filiale Proparco, qui par essence vient en soutien au secteur privé (un peu comme la SFI l’est pour le groupe de la Banque Mondiale).

Jusque-là et en première lecture, il n’y a rien pour fouetter un chat. Que si, selon notre point de vue. Certains pourraient qualifier  nos analyses d’iconoclastes, voire de rabat-joie  ( !?)  . Je répondrai  en paraphrasant  ce passage du prophète Isaïe[1] : « je ne me tairai point  pour ce qui concerne  mon pays !».

Bien plus et par ailleurs, la  Stratégie Nationale de Développement (SND 30)  en cours, dans son paragraphe 451, affirme : «  Enfin, le Gouvernement va mettre en place un dispositif de veille stratégique nationale et d’intelligence économique qui permettra de scruter en permanence l’environnement mondial pour déceler les signaux d’alerte et les opportunités d’affaires pour le Cameroun. »

Nous essayons donc à travers cette note de jouer notre partition. Modestement !

En effet, en découvrant  la UNE, et l’article en page 3 du Journal ‘ L’Economie Quotidien’,        N° 02308 du Vendredi 04 Février 2022,  il est révélé que la France à travers la filiale Proparco de son agence de développement (AFD), a accordé une garantie de 10 milliards de FCFA à Afriland First Bank, première institution financière camerounaise, mais surtout à capitaux  privés nationaux. Bel exemple et modèle de partenariat Nord-Sud ! On applaudit des dix doigts. Soit !  Mais scrutons un peu de plus près ce dont il s’agit.

D’un acte de générosité ? J’en doute fort. Des intérêts financiers  par  un placement d’actifs ? Plus ou moins, à notre avis. Des enjeux stratégiques ? Certainement !

Essai de décryptage.

Il est dit que cette garantie va servir à fluidifier les échanges en matière de commerce international, mais surtout à faciliter les importations au Cameroun. Dans l’article signé du reporter comme dans les propos du Directeur Général de l’AFD, il n’est évoqué nulle part le soutien aux exportations du Cameroun.  Cherchons ensemble  l’objet de l’indignation.

  1.  Au moment où le Cameroun est en phase de décollage de  sa Stratégie Nationale de Développement (SND30)  sensée remettre le pays sur les rails vers l’émergence, après  le retard acté à l’issu des 10 années du DSCE, les autorités nationales ont ciblé la politique d’import-substitution et de promotion des exportations comme une orientation fondamentale du premier pilier qui est la transformation structurelle de l’économie nationale (paragraphe 76). Le déficit structurel de la balance commerciale a suffisamment été débattu et moult solutions proposées.
  2. Le MINEPAT a,  à cet effet, focalisé le thème de sa réunion annuelle des responsables centraux et extérieurs du 18  janvier 2022  dernier sur les  leviers de l’import-substitution. Le CAMERCAP-PARC  a  par ailleurs produit plusieurs notes et rapports sur la thématique.
  3. Une réflexion est en cours depuis quelques années pour élaborer et mettre en place une stratégie de soutien  et de renforcement des exportations camerounaises, source endogène et essentielle  de devises  pour rééquilibrer notre compte extérieur. Le MINFI a récemment (03 février 2022)  présenté une étude sur les mesures de redressement du compte courant […]

Nous pouvons donc constater sans forcer les traits, qu’en ciblant une banque à capitaux  privés nationaux, l’agence de financement du pays partenaire sus évoqué vise le plein pot. Car,  les autres banques commerciales de la place, filiales des banques françaises peuvent directement bénéficier de ces garanties via des mécanismes internes pour soutenir le développement des importations au Cameroun, sans un soutien aucun aux exportations des PME nationales.

N’est-ce pas  ramer à contre-courant des options gouvernementales ? Les statistiques officielles de l’Institut National de la Statistique (INS) révèlent pourtant que les TPE  et les PME constituent  l’essentiel du tissu productif camerounais, à plus de 98 %, et  leur principale difficulté relevée est la question du financement  en vue de la conquête des parts de marchés à l’extérieur[2]. Ce qui s’appelle en langage technique la compétitivité.

Certes, le pays n’entend pas  vivre en autarcie sans importations. Il doit continuer à commercer avec le reste du monde. Mais là où il nous semble y avoir  problème, c’est que le soutien fut-ce-t-il au secteur privé, ne devrait pas être en porte-à-faux des options du Gouvernement. D’où  cette indignation et ce cri d’alerte comme le  conseille  le diplomate et écrivain français Stéphane  Hessel[3].

Quelques interrogations simplistes pour comprendre le cri d’alerte.

  • L’État stratège ?

Depuis le DSCE et  cela a été reconduit dans la SND30, le gouvernement a maintenu de positionner l’État comme un acteur stratégique. Ainsi, Le paragraphe 87 de la SND30   dévoile le quatrième pilier  qui concerne la gouvernance, la décentralisation et la gestion stratégique de l’État[4] […] Dans le développement, le chapitre 6 de la SND 30 écrit  au paragraphe 448 : 

L’État stratège est un régulateur qui,  plutôt que de produire lui-même des biens et services, est chargé de veiller au maintien des grands équilibres ; et est conduit à recourir aux  procédés de gouvernance en cherchant à obtenir la coopération et à emporter l’adhésion des acteurs sociaux. Sa fonction primordiale  consistera à anticiper le changement et à tenter de concilier des impératifs contradictoires. Il doit aussi veiller au bon fonctionnement de  l’économie de marché et est nécessairement un État régulateur, chargé de superviser le jeu  économique, en établissant certaines règles et en intervenant de manière permanente pour amortir les tensions, régler les conflits, assurer le  maintien d’un équilibre d’ensemble. Il sera aussi un État pragmatique, c’est-à-dire qu’il restera  dans certains secteurs clés de l’économie.

Au vu de cette affirmation  d’une part,  et la signature de cet accord de garantie d’autre part, il nous semble opportun d’attirer l’attention du gouvernement sur cet antijeu à visage de partenariat et de soutien au secteur privé national. Une analyse coûts/avantages  dans le cadre global de la SND30 présente des risques importants et de sérieuses menaces aux objectifs fixés. Ce dont le pays  a le plus besoin à date, c’est un soutien à la transformation de ces produits primaires pour favoriser et accélérer les exportations, et non de faciliter les importations. Une ligne de crédit pour le soutien des TPE/PME à Afriland First Bank ou toute autre institution bancaire à l’instar de la BC/PME serait idéale dans le contexte actuel.

À travers cet accord, c’est le modèle économique à la base de la SND30 qui est torpillé et renversé de manière subtile et indirecte. 

De même,  le programme économique  et financier en cours  avec le FMI et les autres PTFs       (MEC/FEC) se retrouve plombé. Car il est bien entendu qu’un développement des importations (plus rapide que les exportations)  va maintenir le solde extérieur négatif, ce qui contredit l’un des objectifs, sinon l’objectif majeur dudit programme.

De manière alternative ou complémentaire à cet accord, il nous semble  par avant-gardiste et proactif  que l’Etat stratège devrait revêtir sa casquette de gendarme afin que les importations devant bénéficier de cet accord soient préalablement  validées par le Gouvernement afin de s »assurer ces importations agrées pour concernent les produits indispensables et non substituables par le système productif national.

  • Quid du  GICAM,  ECAM et les autres ?

Il est proclamé et acté (depuis le DSRP et le DSCE)  que  le secteur privé est,  et devrait  être le moteur de la croissance économique  et du développement. Toutes les analyses ont démontré  que cela passe plus vite par la demande (i.e. la  consommation  et  les exportations)  qui crée  plus de richesses (par les emplois, les revenus distribués, les devises tirées des exportations, etc). Il  est donc par conséquent évident qu’un soutien aux importations au détriment des exportations rame en sens contraire de l’option gouvernementale, parce qu’il  contribue à enrichir le reste du monde en créant des emplois hors du territoire national. Cela doit être dénoncé par le secteur privé national et récusé.

Au besoin, que cette garantie soit disponible pour soutenir le commerce dans les deux sens,  c’est-à-dire y compris les exportations. 

  • Et  la BEAC alors, a-t-elle un mot à dire ? 

On peut se demander quel est le fait générateur de cet accord ? Dans l’article du journal cité, le Directeur Général du groupe de l’AFD a donné sa version. Mais qui en a fait la demande ?  La BEAC qui est depuis un moment très regardante sur la question des devises soutient –elle cette option de politique qui ne va pas être sans effet  sur les transactions en devises ?  Quel est enfin de compte, le rôle de la banque centrale dans la zone ? etc. Autant  de questions qui peuvent se poser. Peut-être sans réponse !

Mais notre  indignation demeure et recherche juste à tirer la sonnette d’alarme à l’endroit des responsables des antichambres des centres de décisions en matière de politique économique. Dans un jeu d’intérêt, il y a une partie qui gagne forcement plus que l’autre. Et quand on joue au jeu de dam (jeu à somme nulle par excellence, puisqu’il faut un vainqueur et un vaincu), le fait de concéder un ou deux pions à l’adversaire, peut positionner le partenaire/adversaire à remporter la victoire. L’Accord de Paris a mis en lumière depuis 2005, le principe de l’alignement derrière les priorités nationales. Et les priorités nationales pour le moment sont contenues dans la SND30. Suivez notre regard !

Un nouveau concept semble faire son chemin au sein des partenaires au développement  en parlant de co-développement !  Nous devons rester vigilants et éveillés pour  y mettre  un contenu dans l’intérêt de toutes les parties, et éviter de se retrouver dans un jeu de dam !

En signant un accord  de rallonge avec le gouvernement sur le 3e C2D , le partenaire bilatéral  dit s’inscrire pour soutenir la SND30,  et dans le même temps, un autre accord avec le secteur privé semble soutenir  une politique contraire à  celle du mix import-substitution / promotion des exportations de la SND30. Soyons vigilants !

Yaoundé, 07/02/2022

(c) www.camercap-parc.m

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[1] Isaie, 62, 1 « Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse
que sa justice ne paraisse dans la clarté, et son salut comme une torche qui brûle ». Bible TOB.

[2] INS, RGE 1 &2 .

[3] Stéphane Hessel, Indignez-vous ! Indigène éditions, essai, Montpellier 2020. Un  opuscule  d’une trentaine de pages, qui défend l’idée selon laquelle l’indignation est le ferment de l’esprit de réussite. La publication  fut classée parmi les bestsellers en France.

[4] Le chapitre 6 présente dans le détail le contenu de ce pilier. Lire les paragraphes 447 à 451.

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