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Philipe Van Damme : « l’APE a encore plein d’opportunités à offrir aux opérateurs économiques camerounais »

Dans cette interview accordée à EcoMatin, Le chef de la délégation de l'Union Européenne au Cameroun dresse de manière exhaustive le bilan des 5 années de la mise en œuvre de l’APE bilatéral Cameroun-Union Européenne, présente les perspectives de coopération économique des deux entités et jette son regard sur le climat des affaires.

L’Union Européenne(UE) a tenu à marquer sa présence à la 8e édition du salon Promote. Quel est intérêt de cette présence ?

PROMOTE est une occasion incontournable pour beaucoup d’entreprises camerounaises de rencontrer des partenaires potentiels et de s’informer sur les opportunités dont elles pourraient bénéficier. Nous avons donc voulu répondre présent et avons même proposé un atelier d’information et d’échange ce jeudi 24 février sur les trois thèmes qui nous paraissent particulièrement pertinents pour soutenir le secteur privé camerounais. 

Ainsi, la Journée de l’Union européenne au PROMOTE 2022 s’organisera en trois temps :

-une session sur l’Accord de partenariat économique (APE) Cameroun-UE, avec la présentation d’un guide pratique pour les entreprises camerounaises souhaitant d’en bénéficier ;

-une session sur le climat des affaires au Cameroun, avec présentation d’une étude préparée par un expert indépendant qui servira comme point de départ pour une discussion sur les améliorations nécessaires et réalisables pour faciliter l’exercice de l’activité économique et attirer des investissements ;

-et enfin, une session visant à présenter les programmes d’appui de l’UE et de ses Etats membres pour le secteur privé camerounais pour capitaliser au mieux les potentialités de l’APE prenant en compte ce climat des affaires peu incitatif.  

Pour toute information complémentaire sur l’action de l’Union européenne au Cameroun, nous restons disponibles tout au long de la semaine sur le stand de l’Union européenne et de la Banque européenne d’Investissements (BEI) dans le pavillon réunissant certains des Etats membres de l’Union européenne tels que la France, l’Italie et l’Autriche. En prenant en compte également les entreprises belges ou allemandes représentées, plus d e80 entreprises européennes ont fait le déplacement de Yaoundé, sans oublier les nombreuses entreprises européennes qui sont déjà présentes au Cameroun.

Nous espérons vivement que les échanges tout au long de cette semaine nous permettrons de mieux comprendre les besoins des opérateurs camerounais et de servir de tremplin pour certaines entreprises pour saisir des opportunités de commerce et de financements qu’offre l’Union européenne.

Comment l’Union Européenne apprécie-t-elle le climat des affaires au Cameroun ? Comment l’améliorer ?

Les avantages mutuels tels que l’accès préférentiel à nos marchés respectifs via l’Accord de Partenariat Economique (APE) Cameroun-UE encouragent l’investissement. Le potentiel économique du Cameroun et la possibilité d’exporter vers l’UE sans limitations quantitatives ni droits de douane constituent un atout majeur pour les investisseurs et une opportunité pour l’industrialisation du Pays.

L’APE n’est cependant qu’un facteur parmi d’autres qui déterminent la compétitivité du Cameroun. Il n’est un secret pour personne que le Cameroun ne se positionne pas bien sur les différents rankings internationaux essayant de mesurer le climat des affaires et la compétitivité. De nombreuses entreprises européennes sont néanmoins installées au Cameroun et apportent leur pierre à l’émergence d’une économie camerounaise inclusive et durable. Connaissant bien les défis de l’environnement des affaires et le climat d’investissement camerounais, elles s’engagent dans un dialogue public-privé constructif, visant à créer un environnement équitable et prévisible (« level playing field ») et une amélioration des conditions d’exercice de l’activité économique pour l’ensemble des acteurs de l’économie camerounaise. L’UE encourage ce dialogue.

Pour que le Cameroun puisse tirer le maximum d’avantages de l’APE, certaines améliorations au niveau du climat des affaires sont certainement souhaitables. Pour donner un exemple : les réformes fiscales ou la lutte contre la corruption. Nous travaillons donc avec l’administration camerounaise en fournissant de l’expertise pour l’accompagner dans ces exercices. 

Que représentent aujourd’hui les échanges commerciaux entre l’UE et le Cameroun ? En termes d’échanges commerciaux, la Chine prend de plus en plus de place en Afrique. Au Cameroun, l’empire du milieu est le premier partenaire commercial. N’est pas une menace pour les pays de l’Union Européenne ?

Non, l’Union européenne fonctionne comme un bloc commercial, représentante les Etats membres à l’Organisation Mondiale du Commerce et négocie les accords commerciaux avec des pays tiers. Il faut donc regarder les chiffres du commerce au niveau de l’Union européenne dans son ensemble, comme un marché unique. Et dans ce cas, l’Union européenne est de loin le premier partenaire commercial du Cameroun. Près de la moitié des exportations camerounaises sont destinées au marché européen et 30% des importations du Cameroun proviennent de l’UE.

La valeur des échanges se maintien bien au-delà de 2 000 Mrd FCFA par an, et cela même dans les temps troublés par la pandémie.

Grâce à l’APE, toutes les exportations originaires du Cameroun entrent dans l’UE (un marché de plus de 450 millions de consommateurs) en franchise de droits de douane et sans limitation quantitative. Les principaux produits exportés du Cameroun vers l’UE sont le pétrole, qui représente environ la moitié de la valeur d’exportation, suivi des produits du cacao (20%), du bois (13%), des bananes (9%) et de l’aluminium (4%).

Ces produits exportés par les entreprises camerounaises vers l’Europe sont de plus en plus diversifiés. Pour citer un exemple, les exportations de produits transformés à base de cacao (pâtes, beurre, etc.) ont augmenté de plus de 50% ces dernières années.

Les principaux produits importés du Cameroun originaires de l’UE sont les machines-outils et composants industriels (21%), les voitures, tracteurs et utilitaires (11%), les produits pharmaceutiques (6%) et les ouvrages en fontes, fer ou acier (6%).

L’ouverture du Cameroun envers d’autres partenaires commerciaux, y compris asiatiques, est certainement une bonne chose, à condition bien sûr qu’elle permet à l’économie camerounaise de se diversifier et qu’elle assure un développement durable.  

Puisque vous citez la Chine, je me permets donc de mettre les choses en perspective : en 2020, la valeur des exportations camerounaises vers la Chine représentait moins de la moitié des exportations vers l’Union européenne, avec un niveau de diversification bien plus faible, 70% de ses exportations étant constitués de produits pétroliers et du gaz.

Depuis le 4 août 2021, le Cameroun est entré dans la 6e phase du démantèlement tarifaire des produits éligibles aux préférences commerciales dans le cadre de l’Accord de partenariat économique (APE) bilatéral avec l’UE. Quel bilan peut-on dresser de ce partenariat 6 ans après son entrée en vigueur ?

L’APE est un accord de libre-échange axé sur le développement. Il vise donc, en premier lieu, à développer le potentiel d’exportation du Cameroun, en offrant aux produits camerounais un accès en franchise de droits de douane et sans aucune limitation quantitative d’accès au marché de l’UE. C’est grâce à cette exonération, par exemple, qu’on peut trouver en Europe des bananes d’origine camerounaise, alors qu’on n’y trouvera pas de bananes en provenance du Nigeria, qui, à ce jour, n’a pas encore signé un APE et dont le prix des bananes, alourdi par le droit de douane à l’entrée de l’Union européenne, n’est pas compétitif sur ce marché. 

Ensuite, pour soutenir le développement industriel du Cameroun et l’intégration du pays dans les chaînes de valeur mondiales, l’accord entraine une élimination progressive des tarifs sur les biens intermédiaires et les machines en provenance de l’UE. Cela permet de réduire les coûts des intrants pour les entreprises camerounaises, et dans certain cas, réduire les prix pour le consommateur final, sans pour autant cannibaliser la production locale puisque le Cameroun n’est pas positionné dans ces secteurs.

Tout cela est fait tout en protégeant l’agriculture camerounaise ainsi que ses industries émergentes et naissantes du pays. L’accord n’entraine aucune baisse de droits de douane pour plusieurs marchandises produites localement et qui pourraient craindre la concurrence européenne, tels que viandes, fruits et légumes, mais aussi peintures, textiles et pneus usagés, pour en énumérer quelques-uns. Plus de 20% des importations camerounaises provenant de l’Union européenne sont ainsi exempts du démantèlement tarifaire.

Les bénéfices de l’accord exigent bien sûr certains efforts d’adaptation : un travail sur la compétitivité des entreprises, sur la qualité de l’offre, sur les infrastructures, le climat des affaires et, très importantes aussi, les réformes fiscales… C’est pour cela qu’on parle d’un « Partenariat ». Dans tous ces efforts, l’Union européenne et ses Etats membres épaulent et accompagnent le Cameroun, restant malgré cette période compliquée, de loin le premier fournisseur d’aide au développement, notamment en appui au secteur privé et à l’intégration régionale et continentale. 

L’année 2021 a marqué 5 ans de la mise en œuvre par le Cameroun de la réduction progressif à l’importation de l’UE. Tout se fait graduellement. La phase de mise en œuvre n’est pas encore terminée, mais l’APE porte déjà bien ses fruits !

Si on prend l’exemple de l’année 2019, la dernière année pour laquelle des données sont disponibles, les entreprises camerounaises exportatrices de produits vers l’UE ont économisé 27 milliard de FCFA grâce à l’exonération de droits de douane donnée par l’APE sur leurs intrants. La « moins-value fiscale» dont en entend tellement parler, implique en effet une épargne équivalente pour les entreprises camerounaises ; entreprises qui importent depuis l’UE des ingrédients et des machines pour développer la production camerounaise.  Certes, du point de vue du budget national, cela peut être perçu comme un manque à gagner à court terme. Mais quel coup de pouce important pour le business camerounais et donc des recettes fiscales nouvelles à plus long terme. En effet, grâce à l’APE, des entreprises ont pu exporter vers l’Europe des produits qui ne seraient pas compétitifs sans l’exonération offerte par cet accord, générant ainsi des devises, des emplois et donc des revenus taxables supplémentaires pour l’Etat.

Si, comme je disais, l’UE garde sa première place parmi les partenaires commerciaux du Cameroun, c’est aussi grâce à l’APE.

Cela ne veut pas dire bien sûr qu’on ne peut pas faire mieux. L’APE a encore plein d’opportunités à offrir aux opérateurs économiques camerounais.

Il est clair que tous les effets positifs de l’accord en termes de diversification des exportations, de réduction de coûts pour les producteurs locaux ou de l’impact positif de l’accord sur l’investissement sont encore loin d’être pleinement réalisés.

Une grande majorité d’entreprises – à l’exception de quelques secteurs d’exportation traditionnels et de certaines industries locales importantes et sophistiquées – ne semblent pas être au courant des exonérations de droits de douane de l’APE et des conditions administratives pour en bénéficier (par exemple, comment obtenir un « certificat d’origine »). Une campagne d’information et de sensibilisation sur les potentialités toujours sous-exploitées de l’APE, à concevoir conjointement avec GICAM et les autorités camerounaises, est nécessaire pour palier à ce déficit d’information.

Pour pallier, au moins partiellement à ce problème, nous venons de publier un guide pratique pour les opérateurs camerounais ; la brochure est déjà disponible sur le site de la Délégation de l’UE et sera présentée et distribuée lors de la journée de l’UE le 24 février 2022 au Salon PROMOTE.

Sur l’APE, un des points d’achoppement entre le Cameroun et l’UE c’est celui lié au protocole commun sur les règles d’origines. Où en sont les discussions sur ce point particulièrement ?

Le 27 avril 2021 le Cameroun et UE ont confirmé, dans le Comité APE, qui est l’organe de gouvernance de l’APE, l’intérêt de disposer d’un protocole commun sur les règles d’origine, pour une bonne mise en œuvre de l’Accord, et elles se sont engagées à faire preuve de flexibilité de manière à finaliser le projet de protocole commun sur les règles d’origine dans les plus brefs délais.

En décembre 2021 la Partie européenne a envoyé au gouvernement du Cameroun une nouvelle proposition écrite sur les dispositions restantes à négocier pour faciliter la reprise des discussions techniques. Cette proposition est actuellement en cours d’examen par la Partie camerounaise et nous espérons qu’un accord sur un texte final du Protocol puisse être obtenu au cours de cette année.

Il y’a un an, certains produits camerounais comme le café, bénéficiant de la préférence APE ont été refoulés aux portes de l’UE pour non-respect des normes sanitaires. Ne s’agit-il pas d’une mesure disproportionnée ? Comment parvenir à inverser la tendance dès lors ?

Entre 2016 et 2020 le Cameroun a exporté 15,5 millions de tonnes de marchandises vers les pays de l’Union européenne. Les cas de refoulement de marchandises importées au frontières de l’Europe pour des raisons de sureté des aliments se trouvent dans une base de données accessible en ligne : la RASFF, ou en anglais « Rapid Alert System for Food and Feed ». Selon cette base de données, jusqu’à novembre 2020 (dernières données disponibles), seulement 15 tonnes de ces marchandises ont été refoulées par l’UE (une dizaine de tonnes d’ananas, un peu d’arachide, du haricot, du piment et du café) : pas même un millionième de la quantité totale exportée. Ni le cacao, ni la banane n’apparaissent sur la liste de produits refoulés. 

Les motifs de ces quelques refoulements ? Principalement, la présence de substances connues pour leur cancérogénicité et donc interdites en Europe : des colorants, des aflatoxines (moisissure), enfin des pesticides.

S’agit-il réellement de mesures disproportionnées, imposées d’une manière abrupte ? Loin de là. S’il est vrai qu’il y a un renforcement graduel des règles européennes en matière de la présence des pesticides dans les produits alimentaires, ces règles sont générale et non liées à l’APE et sont justifiées par l’objectif de protéger la santé des consommateurs et l’environnement et n’arrivent pas par surprise.

Prenons par exemple l’interdiction d’utilisation du chlorpyrifos, le pesticide dont des résidus ont été détectés dans des cargaisons de café camerounais refoulé en décembre 2020 à la frontière européenne. Cette interdiction était prévisible dès août 2019, lorsque l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), avait été catégorique sur les effets néfastes de chlorpyrifos pour la santé humaine. En décembre 2019, la décision d’interdire toute trace de chlorpyrifos dans les produits mis en vente en Europe est notifiée formellement à tous les partenaires commerciaux via le système de notification de l’Organisation Mondiale du Commerce, dont le Cameroun est membre, en annonçant que cette mesure devient effective seulement à la mi-novembre 2020. Les pays partenaires ont donc eu un an pour s’y préparer. 

Toutefois, la difficulté des producteurs agricoles à trouver des moyens de remplacement aux pesticides interdits dans un temps relativement court est compréhensible. Pour cela, l’UE met à disposition ses experts et des moyens financiers pour accompagner ses partenaires commerciaux et leurs producteurs dans le processus d’adaptation.

A la demande des autorités camerounaises, par exemple, un atelier dans le cadre du programme « TAIEX » financé par l’UE a été organisé au Cameroun en octobre 2021 pour permettre aux principaux concernés d’avoir plus de clarté sur les alternatives aux pesticides déjà proscrits par l’Europe et ceux voués à disparaître dans un avenir proche.

Pour ce qui est d’un accompagnement concret sur la période 2016-2019, l’UE a débloqué 1,3 milliards FCFA rien que pour des programmes d’adaptation de producteurs camerounais de fruits et légumes aux normes européennes et cela via une de ses initiatives, connue sous le nom de « COLEACP ».

Ainsi, en regardant de près, il est difficile de voir des blocages massifs ou encore du protectionnisme européen. Si l’Europe vise à protéger, c’est n’est pas son marché, mais la santé des consommateurs. En plus, vu que la réglementation européenne a un effet normatif et d’exemplarité souvent suivi ailleurs, un pays qui est apte à exporter vers l’Union européenne sera apte également à exporter le même produit dans la plupart des autres pays tiers.

Si les importateurs camerounais trouvent du profit derrière l’APE, les producteurs locaux peinent à s’imposer sur le grand marché européen. Comment l’UE accompagne-t-il la mise à niveau des entreprises camerounaises ? 

Les entreprises exportatrices trouvent certainement déjà leur bénéfice dans l’Accord, mais il est certain que l’accès sans droit de douanes au marché européen ne peut à lui seul permettre d’atteindre pleinement les objectifs de l’APE. En parallèle, il faut un accompagnement. Les domaines d’actions spécifiques de l’UE et de ses Etats membres viennent donc en appui de la dimension commerciale.

Je viens de mentionner les programmes TAIEX et COLEACP.

J’ajoute le Programme d’appui à l’amélioration de la compétitivité de l’économie camerounaise (PACOM) de 10 millions d’euros qui a facilité le développement d’infrastructures de qualité, le dialogue public-privé et l’amélioration de la productivité des entreprises camerounaises dans les années 2013-2018.

PACOM a été ensuite remplacé par un autre programme de 10 millions d’euros au titre du 11è Fonds européen de développement (FED), nommé « Dispositif d’appui à la compétitivité du Cameroun » (DACC), qui est opérationnel en ce moment. 

L’UE continue et continuera à accompagner le Cameroun et ses entreprises dans de la mise en œuvre de l’APE dans son nouveau cadre de coopération pour les années 2022-2027. L’après-midi du jeudi 24 février sera précisément consacré à la présentation des différents programmes d’appui au secteur privé développés par l’UE et ses Etats membres.

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