SND30
A la Une

Planification : les hypothèques qui menacent le succès de la SND30

Crises sécuritaires, retards dans l’exécution des grands projets et changements climatiques sont autant de contraintes à lever pour la réussite de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030. Le gouvernement en est conscient mais il est peu probable qu’il réunisse toutes les conditions nécessaires à la bonne exécution de la nouvelle stratégie.

Faire du Cameroun le fournisseur d’énergie électrique, des produits agro-industriels et de biens d’équipement, notamment les meubles de l’Afrique centrale et du Nigeria. L’ambition du gouvernement dans la cadre de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND 30) est claire : située le pays dans la mouvance de l’émergence à l’horizon 2035. Quoi que cet objectif soit noble et légitime, il n’en demeure pas moins vrai que la mise en œuvre de la SND30 se fait dans un contexte économique national et international assez instable. Par conséquent, la SND30 fait face à des «risques spécifiques des contreperformances induites notamment par des changements importants qui pourraient être enregistrés sur la réalisation de certaines hypothèses clés», prévient-on au ministère de l’Economique, de la planification et de l’aménagement du territoire (Minepat).

Ainsi, la survenance de certains risques sur le profil de croissance du scénario Vision peut compromettre le succès de la SND30. Il s’agit, entre autres, de la persistance de la crise sécuritaire dans les régions de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ; les retards dans l’exécution des projets agricoles ; les retards dans l’exécution des projets énergétiques ; les retards dans l’exécution des projets d’infrastructures ; les conséquences d’un dérèglement climatique prononcé.

Lire aussi : Transformation structurelle : l’espoir du plein  emploi à l’horizon 2030

Pas de développement sans paix

Réputé pour la paix sociale et sa stabilité politique dans une sous-région traversée par de nombreux conflits, le Cameroun fait face depuis 2014 à des crises sociopolitiques et sécuritaires, notamment dans les régions de l’Extrême-Nord, de l’Est, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Hormis la région de l’Est, les trois autres sont aujourd’hui des zones économiquement sinistrées. Selon le patronat, l’insécurité dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest touche plus de 88% des entreprises camerounaises, indépendamment de leur taille et impacte à près de 61% le climat des affaires.

Dans le cadre de la SND30, une hypothèse clé est le retour de la paix d’ici 2023 dans les régions en crise. Dans le cas contraire, les simulations montrent que le taux de croissance moyen du PIB sur la période 2021-2030 devrait se situer autour de 7,5% contre 8% dans le scénario Vision, soit un recul de 0,5%. Cette incidence est davantage perceptible sur la période 2023-2030 avec une perte cumulée de 5 points sur cette période (2023-2030). Dans le détail, le recul serait de -0,4 point/an dans le secteur primaire, -0,8 point/an dans le secteur secondaire et -0,4 point/an dans le secteur tertiaire. Par ailleurs, il est également observé une légère dégradation du déficit du solde budgétaire (- 0,5% sur 2023-2030) et une baisse de la demande extérieure en liaison avec une progression des exportations de biens moins forte.

Lire aussi : Perspectives économiques : un écart de 12 500 milliards entre la SND30 et la vision 2035

L’agriculture tarde à germer

Pour le président de la République, le Cameroun compte avant tout sur le secteur primaire, notamment l’agriculture, l’élevage, la pêche et l’artisanat, pour devenir, à l’horizon 2035, un pays émergent. En la matière, le pays affiche des atouts indéniables : vastes espaces terrestres ou maritimes exploitables, climats favorables, sols fertiles, variétés végétales nombreuses, main d’œuvre industrieuse et laborieuse, etc. Raison pour laquelle la SND30 en fait un levier important et nécessaire pour accompagner le processus d’industrialisation afin de favoriser la substitution de certains produits importés.

Mais la « grande politique agricole » annoncée par Paul Biya au comice agropastorale d’Ebolowa en janvier 2011 attend toujours les « réponses urgentes et appropriées » pour germer. Il s’agit de la mise en place d’une unité de production d’engrais, de la réforme foncière visant à répondre aux exigences de l’agriculture de seconde génération, la construction de marchés et de centrales d’achat de produits agro-pastoraux et halieutiques, la réforme de la formation et de l’enseignement agricoles, le renforcement du dispositif de financement des activités rurales par l’ouverture de la Banque Agricole, etc.

Lire aussi : SN30 : l’Etat réservera 60% de sa commande à la production locale

Dans ces conditions, il semble peu probable que le secteur agricole atteigne les objectifs assignés. Ce qui va compromettre la compétitivité des industries et les chances de diversification de l’économie. En effet, le gouvernement table une croissance du secteur agricole de 6% sur la période 2021-2030 contre 8,5% programmée dans le scénario Vision. Cette sous performance sectorielle entraine une perte de croissance cumulée sur l’ensemble de cette période de 11,5 points.

Pas assez d’électricité pour tous

Routes, autoroutes, chemin de fer, ouvrages d’art, etc. la mise en œuvre des infrastructures favorise un dynamisme soutenu de la branche des BTP, mais également au développement des services de transport ainsi qu’à la levée de certains coûts de facteurs qui obèrent la compétitivité des entreprises. Mais l’exécution des grands projets de première génération qui accusent, presque tous, un retard de 3 à 5 ans ne permet pas d’être optimiste. Ce d’autant plus que la SND30 prévoit «des études de faisabilité des plans, programmes, projets phares ainsi que les réformes pré-identifiées. Ces exercices exigeront des efforts de budgétisation conséquente au cours des trois premières années de mise en œuvre de la stratégie». Nous en serons alors en 2023…

Dans tous les cas, la SND30 projette une croissance du secteur du BTP de 7,9%, contre 11,8% programmée dans le scénario Vision. Ce qui va ralentir la croissance du PIB à 6,9% sur la période 2021-2030 contre 8% dans le scénario Vision, soit un recul de 1,1%. Cette incidence est davantage perceptible sur la période 2022-2030. La perte cumulée est de 10,7 points sur l’ensemble de cette période.

Lire aussiFinancement : une super-banque de développement en étude

L’approvisionnement en énergie électrique reste un levier important pour le développement d’un tissu industriel et l’expansion des activités du secteur privé. Dans le scénario Vision, l’amélioration de l’offre énergétique occupe un rôle essentiel. Mais la SND30 entre en vigueur alors que la branche électricité affiche un écart de plus de 1400 MW entre la puissance installée (1517 MW) et les objectifs sectoriels (3000 MW). Au regard des projets en cours ou en vue, il est peu probable que le pays atteigne le cap de 5000 MW projeté en 2030. Ce qui devrait aggraver les contreperformances dans plusieurs branches d’activités, avec une perte cumulée de croissance estimée à près de 10 points de 2021 à 2030.

Dame nature, la capricieuse

Pendant quelques jours, début septembre 2020, le Cameroun n’était plus relié au Tchad par voie terrestre. A l’origine, l’affaissement du pont Palar, suite aux fortes pluies de la nuit du 30 au 31 août 2020. Bien que le Cameroun contribue très faiblement à l’émission des gaz à effet de serre, les effets des changements climatiques y sont perceptibles. Certaines études de la Banque mondiale sur le Cameroun ont notamment mis en exergue les liens entre le dérèglement climatique, les inondations, l’assèchement des points d’eaux et la perturbation des calendriers agricoles dans plusieurs régions.

Lire aussi : Grands projets : 37 500 milliards à investir au Cameroun d’ici 2035

Ces conséquences se traduisent notamment par la baisse de la productivité agricole et pastorale, l’accroissement des pertes post-récoltes et des coûts de main-d’œuvre, les catastrophes naturelles et la dégradation des infrastructures routières, la survenance des situations d’insécurité alimentaire notamment dans les Régions septentrionales, les épidémies notamment de choléra. Ces situations ont parfois pour conséquence un accroissement des dépenses publiques et parfois des importations pour compenser la perte de production.

Dans le cadre d’une étude réalisée par la Banque mondiale en 2017, il est relevé les risques en termes de perte de point de croissance dans la branche agricole dans un scénario à fort réchauffement qui oscille entre -1% et -3%. La SND30 anticipe sur un recul de 1,5 point sur les taux de croissance moyens annuels envisagés (sur la période 2021-2030) par rapport au scénario Vision et dans les branches les plus exposées, à savoir l’agriculture vivrière et l’élevage.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page