La réforme longtemps attendue de la Société nationale d’investissement (SNI) du Cameroun vient enfin d’aboutir avec la signature, le 10 juillet dernier, d’un décret du président de la République, Paul Biya, transformant cette entité en société à capital public avec l’Etat comme seul et unique actionnaire. Ce statut qui la dote d’une personnalité juridique propre adossée sur une autonomie financière et de gestion, conformément aux dispositions des lois n° 2017/010 et n° 2017/011 du 12 juillet 2017 portant statut général des établissements publics et des entreprises publiques et à la réglementation de l’acte uniforme Ohada auquel elle sera désormais soumise, lui confère une plus grande marge de manœuvre pour agir plus efficacement, notamment dans le cadre de la mise en œuvre du Plan directeur d’industrialisation (PDI) actualisé par le gouvernement en 2020. D’ailleurs le décret présidentiel mentionné supra fixe le cap en égrainant ses nouvelles missions et même en consolidant ses ressources ou mieux, en lui octroyant les moyens de sa politique.
Pour l'exécution de son objet social, la SNI est désormais habilitée à créer de nouvelles filiales qui participent à la réalisation de ses objectifs stratégiques, notamment à travers l'exercice d'activités réglementées, procéder à la mobilisation et l'orientation des financements en vue de favoriser l'investissement productif, notamment dans les secteurs industriel, agricole, minier, financier, commercial et des services. « A ce titre, elle est notamment chargée, à travers ses filiales : du financement des investissements ; des opérations de capital-risque et de capital-développement ; de l'exercice d'activités d'intermédiation en bourse et de gestion d’actifs ; de la réalisation d'études et de l'appui-conseil ; du suivi des entreprises publiques », énonce le décret. Une holding d’investissement en somme. Quant aux moyens devant lui permettre d’atteindre ses objectifs, le texte du 10 juillet prévoit un renflouement conséquent de la SNI, grâce à une injection de liquidités de la part de l’Etat à hauteur de 200 milliards Fcfa. Ces fonds à budgétiser dans la loi de finances seront versés en quatre tranches annuelles successives de 50 milliards Fcfa, à partir de l’année 2024 en cours, conformément aux prescriptions du chef de l’Etat qui veulent que l’argent soit mis à disposition dès la signature du décret portant transformation de la SNI en société à capital public.
Contreperformances chroniques
Cette réforme a vocation à donner un nouveau souffle à la SNI dont la fonction dans le dispositif institutionnel et financier du Cameroun était devenue quasi-décorative, sur fonds de contreperformances chroniques. Dans son rapport sur les entreprises en 2019, publié début 2022, la Commission technique de réhabilitation des entreprises du secteur public et parapublic (CTR) signale « une dégradation globale des performances du portefeuille de la SNI, dont le taux de rentabilité nette des sociétés s’établit à -51,05% en 2019, contre -37,56% en 2018 » entre 2016 et 2018. Outre un niveau faible des nouveaux investissements de cette entreprise, le CTR observe également que son actif immobilisé a reculé de 62,2 à 51,2 milliards Fcfa, de même que son résultat net a chuté d’un excédent de près d’un milliard à un déficit de près 5 milliards Fcfa, signe d’une profonde dégradation de son portefeuille. Dans son portefeuille d’entreprises, la SNI compte aujourd’hui 24 filiales qui fonctionnent au petit trop, sur un total de 32 entités. 6 ont fait banqueroute.
Parmi elles, LA Cameroon Electric Cables (CAMELCAB), qui était spécialisée dans la fabrication de câbles électriques, la Société camerounaise des sacheries (SCS), la Société internationale de travaux ferroviaires (SITRAFER), la Société des Plantations de Mbanga (SPM), etc. Ces résultats pour le moins catastrophiques exposent sinon de sérieuses lacunes managériales de la part des équipes dirigeantes de cette entreprise, du moins une gestion sclérosée qui mérite d’être corrigée radicalement. L’actuel président du conseil d’administration (PCA), Désiré Geoffroy Mbock, a été nommé en avril 2020. Mais, le directeur général, Yaou Aïssatou, est enfermée dans une gestion routinière d’une SNI en perte de vitesse depuis 2023, soit 21 ans au poste.
Seuil de l’incompétence
Elle s’est fossilisée à la tête de cette société étatique qui ne brille pas par son efficacité, avec une forte probabilité qu’elle ait atteint aujourd’hui le seuil de l’incompétence. A l’heure de la réforme, il est en effet difficile d’imaginer que la SNI neuve se fera avec du vieux. L’expert financer et monétaire Bernard Ouandji, ancien cadre de la SNI de 1974 à 1993, indique qu’il y aura sûrement changement de conseil d’administration, la composition organique de la société étant différente avec sous la réforme. « Pour l’autre, je ne sais pas, c’est discrétionnaire », ajoute-t-il. Auréolée de ses nouvelles missions, la SNI mérite que l’on lui redonne des perspectives d’évolution et de mutation ; que l’on la remette sur la trajectoire de l’efficacité. Ceci passera sans doute par le renouvellement du top management et la nomination de personnalités à la hauteur des défis qui l’attendent. Surtout que la réforme entérinée par le président de la République vise davantage à assainir les entreprises publiques en privilégiant la rentabilité et le professionnalisme. « L’Etat aura juste pour défi de choisir les compétences pour mener à bien ce redéploiement », souligne Bernard Ouandji.
Du reste, l’expert espère voir la nouvelle SNI s’insérer fluidement dans la Stratégie de développement du secteur financier nouvellement formulée par le ministère des Finances, avec l’appui des bailleurs de fonds. « En contribuant dans ce cadre, la SNI pourra impulser l’investissement et la croissance économique par l’accompagnement des partenaires dans les grands projets, volonté du président de la République concrétisée par la décision d’augmenter les ressources de la Sni à concurrence de 50 milliards Fcfa par an pendant quatre ans. De plus, la Sni aura à appuyer les jeunes promoteurs dans la production agricole de grandes surfaces, la transformation agro-industrielle et la transformation digitale. A cet effet, il est souhaitable de voir figurer dans le conseil d’administration un spécialiste des secteurs du Ntic ». Pour Bernard Ouandji, au vu de ses nouvelles missions, la Sni peut relever le défi de la transformation digitale. Economiste formée à l’Université de Rouen (France) et à l’Université de Georgetown (Etats-Unis), Yaou Aïssatou qui est aujourd’hui âgée de 73 ans, n’a officié qu’au sein de la SNI, d’abord comme directrice adjointe des finances dès 1979, avant de gravir tous les échelons dans cette entreprise.
Bons d’équipement
Elle est, par ailleurs, présidente nationale de l’Organisation des femmes du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (OFRDPC) depuis la création du parti, le 24 mars 1985. Ce qui fait de cette ancienne ministre des Affaires sociales et de la Condition féminine (1988-2000) une proches parmi les proches du président Paul Biya, qui s’est depuis opposé à la fermeture de la SNI malgré les pressions des bailleurs de fonds, à partir des négociations du premier programme d’ajustement structurel, en 1989. « Le président de la République avait décidé de donner une nouvelle chance à la SNI en la dotant d’une nouvelle direction générale en 1990 et surtout en actant sa restructuration financière, réussissant à convaincre la Banque mondiale de maintenir cet organisme en vie. Dans cette opération de restructuration financière actée en novembre 1991, les pertes sur bilan avaient été éliminées au moyen de la reprise par le Trésor des dettes des bons d’équipement à hauteur de 84 milliards Fcfa. Dès lors, la SNI pouvait jouir d’un bilan assaini comme une compagnie financière viable et reprendre un nouveau souffle. 20 ans plus tard, une nouvelle réforme a commencé à flotter dans l’air, envisagée tantôt pour prendre la forme d’une société à capital-risque, tantôt la forme d’une société de gestion du portefeuille de l’Etat, et d’autres formes. Finalement, j’estime que le gouvernement a fait le bon choix en optant pour la forme de société de capital-risque », souligne Bernard Ouandji.

