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Région de l’Est : batailles judicaires autour de 13 tonnes de tabac

La compagnie des tabacs camerounais S. A (CTC) vient de réassigner la Cameroon Golding Wrapper Groupe Sarl (CGWG) devant le Tribunal de Grande Instance (TGI) du Lom-et-Djerem statuant en matière civile pour demander la mise à disposition d’un stock de tabac alors que l’affaire est pendante devant la Cour suprême. Entre-temps, une expertise du ministère de l’Agriculture et du développement rural (Minader) établit que le tabac querellé estimé à environ 13 tonnes pour une valeur de plus 23 millions de FCFA, n’existe plus car il s’est détérioré dans les magasins de CGWG pendant 17 jours de séquestration en 2021.

Par les soins de Maître Gisèle Kitou Yemon, huissier de justice à Bertoua, la CGWG Sarl a été réassignée à comparaître devant le TGI du Lom-et-Djerem à Bertoua dans la région de l’Est le 28 mars 2022 à la demande de la CTC S.A, statuant en matière civile. Inscrite au rôle des audiences, l’affaire a été vite renvoyée au 02 juin 2022. En réalité, il s’agit du prolongement d’un conflit qui a débuté le 18 janvier 2021. En cette date, et toujours par les soins de Me Gisèle Kitou Yemon, la CTC appartenant au Canadien Joshua Meerapfel avait assigné la CGWG Sarl « en référés d’heure à heure aux fins de désignation d’un séquestre judiciaire ». Cette assignation faisait suite à la requête de Me Serges Martin Zangue et son homologue Olivier Cromwell Bembell D’Ipack, à laquelle le tribunal de première instance de Bertoua a donné une suite favorable le 15 janvier 2021. En attendant la suite de la procédure, l’entreprise CGWG Sarl ne pouvait plus accéder à ses stocks de tabac qui selon ses techniciens se sont dégradés. Il s’agissait de 1,2 tonne qui était prête à être emballée, 9,26 tonnes en fermentation et devant être retournées chaque matin, et un peu plus de 2 tonnes en salle de manucage.

En effet, le Tribunal de première instance de Bertoua voulait voir clair dans les allégations de la CTC contre la CGWG qu’elle considère comme « une entreprise clandestine […] non reconnue dans le fichier des contribuables de l’Etat camerounais et travaillant dans le secteur tabacole en toute clandestinité ». Par ailleurs, Joshua Meerapfel avait saisi la justice camerounaise parce qu’il estimait que la CGWG avait procédé à l’achat des produits tabacoles auprès des planteurs que la CTC avait subventionnés ». Dans son réquisitoire, M. Meerapfel estime avoir ainsi perdu « plus de 100 tonnes de tabacs pour une valeur de près d’un milliard de FCFA, sous réserve des constatations idoines ultérieures ». Or, dans les documents produits par CGWG Sarl, il ressortait que cette entreprise existe depuis 2018 et est en règle avec l’administration fiscale, emploi de centaines de jeunes camerounais et octroi des subventions à ses planteurs.

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Le 13 janvier 2021 à Mandjou, la délégation régionale du Commerce de l’Est a effectué une vérification des instruments de mesure de la CGWG. C’était lors de la présentation de ses statistiques relatives à la récolte 2020 aux délégués régionaux du Commerce, et de l’Agriculture, ainsi qu’au préfet du département de la Kadey qui avait été saisi par la CTC pour « dénoncer » la clandestinité de la CGWG. Il ressort de ces correspondances en date du 18 janvier 2021 que l’entreprise CGWG encadre 400 planteurs qui cultivent sur 82 ha. Au total, ils ont produit du tabac de cape et de coupe pour…41 tonnes dont la valeur monétaire est estimée à un peu plus de 36 millions de FCFA.

Sur le terrain, plusieurs planteurs de tabacs admettent être encadrés par la CGWG à qui ils vendent les produits de leurs récoltes. Contrairement à ce qu’allègue la CTC, des planteurs de la CGWG lui vendent leur tabac. Comme l’affirme Samuel Ngueou, le chef du village Borguene Foncha : « […] J’ai vu certains planteurs [de la CGWG] vendre leurs récoltes à la CTC. » L’homme cite alors « mes enfants Alfred Kamba et Dieudonné Lande ». Ce que confirme le premier nommé : « Je suis planteur de tabac dans la zone de Borguene Foncha. J’ai reçu l’outillage de la société CGWG. A la récolte, les acheteurs de la CTC m’ont trompé et ont tout acheté.

Verdict

Le 4 février 2021, jour de l’audience en référé heure à heure au TPIB, le verdict tombe : le juge n’accède pas à la demande de la CTC de désigner un administrateur séquestre. Selon les parties, « il a été démontré que la CGWG n’était pas une société clandestine et que ses tabacs étaient bien produits à partir d’une procédure de subvention transparente ». Après ce délibéré, la CTC n’entend pas rester les bras croisés. Joshua Meerapfel voudrait épuiser toutes les voies de recours que lui offre la loi en la matière pour avoir gain de cause. C’est ainsi que ce dernier a interjeté appel et par arrêté du 11 août 2021 rendu par la Cour d’appel de l’Est, la décision du premier juge qui avait débouté la CTC a été infirmée. Ce qui a aussi amené la CGWG à se pourvoir en cassation. Il s’agit donc d’une curieuse affaire qui est en même temps à la Cour suprême et au TGI du Lom-et-Djerem.

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Environ 13 tonnes de tabac d’une valeur de plus 23 millions de FCFA perdues

Après le verdict du Tribunal, CGWG a sollicité l’expertise du Minader pour constater la dégradation du tabac dans son magasin à Bindia dans l’arrondissement de Manjou, pendant 17 jours, équivalents à la période de séquestration. L’objectif de cette expertise était de « sauvegarder ses droits et intérêts ainsi que pour besoin de preuves à conserver, à produire, ou faire valoir au moment opportun ». D’après le procès-verbal de constat dressé par Ndomo Essimi Didier Gaétan, délégué d’arrondissement du Minader, « arrivé à Bindia, nous nous sommes déportés dans le magasin situé à environ 1km, derrière le CSI de Bindia, côté droit de la route Mandjou-Batouri. Y étant, nous nous sommes mis à évaluer les dommages causés à notre requérant. Le résultat est le suivant. Conforment au décret du 25 février 2003 fixant les tarifs des indemnités à allouer au propriétaire victime des destructions des cultures et autres arbres cultivés ; des stocks de tabac feuille cape, mi-cape, et bros, trop asséchés, craquant au toucher et se réduisant facilement en poudre, estimé à 5, 819 kg, représentant 11,638 hectares (116 380m2) de superficie de tabac cultivé, soit 116 380X200 = 23 276 000 FCFA. Soit un total de 23 276 000 FCFA d’indemnisation à payer à Cameroon Golding Wrapper.

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La relance hypothéquée

La culture du tabac était l’une des principales sources de revenu et d’emploi des populations de l’Est Cameroun après l’indépendance. Pour encadrer les planteurs, l’Etat avait créé la Société camerounaise des tabacs (SCT). Malheureusement, à cause de la crise économique en 1992, la SCT a cessé ses activités laissant les planteurs et les employés dans le désarroi. Depuis ce temps, il y a eu plusieurs initiatives pour relancer la culture et certaines de ces initiatives ont même reçu des subventions de l’Etat. Malgré ces initiatives et appuis de l’Etat, les planteurs, principale main d’œuvre de la culture de tabac sont des laissés-pour-compte. « Nous sommes carrément exploités par les sociétés tabacoles qui ont pour seul intérêt, le ramassage de notre production à vil prix. Ils le font parce qu’ils savent que nous ne savons pas comment on peut vendre le tabac au niveau du marché mondial. Ils profitent donc de notre naïveté et pauvreté », déplore Jean Nargaba, planteur dans le département de la Kadey. Il ajoute que « les planteurs n’ont aucune couverture sanitaire, ils ne bénéficient pas de la sécurité sociale et n’ont aucune garantie pour la retraite et vivent dans des habitations précaires après avoir passé 09 mois en brousse pour cultiver le tabac qui génère des centaines des millions pour les acheteurs ». De l’autre côté, le tabac n’a véritablement pas repris son envol d’antan parce que plusieurs acteurs viennent dans la filière juste pour chercher de l’argent sans véritable souci d’améliorer les conditions de vie des planteurs et développer la filière afin de lutter efficacement contre la pauvreté. D’où les nombreuses batailles pour le contrôle de la filière. On se rappelle qu’au moment où il était Vice-Premier ministre, ministre de l’Agriculture et du développement rural, (Minader), Jean Kueté, avait effectué une visite à l’Est au mois de mai 2007 suite « aux tensions et la cohabitation difficile entre les producteurs de tabacs ».

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Martin Foula

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