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Dette souverraine : les menaces qui pèsent sur l’eurobond du Cameroun

Dans exactement 32 mois, le Cameroun sera appelé à effectuer un premier versement de 150 milliards de FCFA pour honorer les échéances de remboursement de son obligation émise en 2015 sur le marché européen des titres. Dans un contexte économique difficile, qui s’est davantage détérioré avec l’apparition de la pandémie du coronavirus, le gouvernement mène des réflexions au sujet des sources de financement qui permettront d’honorer à ce rendez-vous. Sur la question, deux camps s’affrontent dans le sérail. L’un amené par le ministre de l’Economie, soutenu par le FMI, qui opte pour un refinancement de cet emprunt via l’émission de nouvelles obligations et l’autre qui penche pour un remboursement à partir des ressources propres issues des fonds séquestres du Cameroun logés à la Beac. Quels sont les forces et les faiblesses de chacun des mécanismes ? L’analyse de EcoMatin.

A partir du 19 novembre 2023, le trésor public camerounais va effectuer un premier versement de 150 milliards, au titre du principal de son eurobond. Suivront deux paiements similaires en 2024 et 2025 qui permettront ainsi de clôturer le remboursement de cet emprunt de 450 milliards de FCFA mobilisé en 2015 sur les marchés internationaux. A 32 mois de la première échéance, le gouvernement n’est pas encore fixé sur les sources de financements adéquats devant permettre au pays d’honorer ses engagements et maintenir crédible sa signature. Dans le sérail, deux camps s’affrontent.

Stratégie de refinancement

Parmi les options envisagées pour honorer cette obligation internationale, figure en bonne place le refinancement. Il sera question ici d’acquérir de nouveaux crédits qui seront utilisés pour rembourser le prêt existant. « Les nouveaux crédits doivent être plus avantageux pour l’Etat emprunteur et les remboursements doivent être étalés sur de nombreuses années » commente Brice Tchogoue, expert financier. Pour mobiliser ces fonds, l’Etat a avec lui plusieurs options. Il peut procéder par émission d’obligations du trésor sur le marché domestique des capitaux, ou alors émettre un emprunt obligataire sur le marché financier de la Cemac.

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L’hypothèse de l’émission d’un nouvel eurobond n’est pas à élaguer. Pour cette dernière, une sortie cette année(en 2021), pourrait permettre au pays de bénéficier des conditions de marché particulièrement favorables du fait de la pandémie du coronavirus. C’est le cas par exemple du Bénin qui, en janvier dernier, a réussi à lever auprès des investisseurs internationaux 1 milliard d’euros (656 milliards de Francs CFA) pour une maturité de près de 30 ans, avec des taux de 4,875% et 6,875%. Avant le Bénin, la Côte d’Ivoire avait déjà émis, en novembre 2020, un eurobond de 1 milliard d’euros sursouscrit 5 fois, pour un taux d’intérêt de 5%, le plus bas de l’histoire du pays. « Le Cameroun pourrait profiter de cette conjoncture favorable qui va s’étendre sur toute l’année 2021 » explique Brice Tchougoue. Une sortie différée en 2022 pourrait être sujette à un coût élevé dans un contexte de reprise économique dans les pays développés.

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Si elle n’est pas encore adoptée, cette option est soutenue par le Ministre de l’économie, de la planification et de l’aménagement du territoire(Minepat), Alamine Ousmane Mey, et le FMI. « L’avantage de cette option, nous renseigne une source proche du dossier, c’est qu’elle va ramener le risque d’endettement du Cameroun du niveau « élevé » à un niveau « modéré ». Avec un profil de crédit amélioré, le pays pourra bénéficier de taux bonifiés pour les emprunts à venir ».

Ressources propres

L’autre possibilité envisagée pour le paiement à échéance de cette dette est le remboursement à partir des ressources propres de l’Etat. Cela suppose une inscription dans le budget. Ce courant est soutenu par le ministre des finances Louis Paul Motaze. Dans les détails, le pays devrait augmenter le volume de ses provisions mensuelles conformément à la convention signée avec la banque centrale pour assurer un service de la dette soutenable. Habituellement provisionné à hauteur de 5 milliards de FCFA pour les titres publics et les obligations du Trésor, l’Etat pourra injecter 15 milliards supplémentaires dans un compte séquestre. En 10 mois, il aurait suffisamment d’argent pour honorer son engagement.

Insolvabilité

Le 13 novembre 2020, la Zambie est officiellement devenue le premier pays d’Afrique subsaharienne en situation de défaut de paiement sur sa dette internationale. Désigné il y a dix ans par un panel d’organisations financières internationales comme l’économie émergente la mieux gérée d’Afrique, le deuxième producteur de cuivre africain n’a pas effectué le paiement des intérêts de 42,5 millions de dollars (23,5 milliards de FCFA) qu’attendaient les investisseurs de ses trois eurobonds. Un manquement qui tire sa source de la survenue de la pandémie du coronavirus qui a plombé l’activité économique mondiale et accéléré la déliquescence de l’économie de ce pays d’Afrique australe. Cette dure réalité qui frappe de nombreux pays Africains pourrait bien susciter un effet domino entraînant une vague de défauts.

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Selon Fitch, le spectre de l’insolvabilité plane sur plusieurs pays africains comme l’Angola, le Congo, le Gabon et même le Cameroun entre autres. Pour le cas du Cameroun, l’agence de notation américaine estime néanmoins que le risque de défaut est bien moins probable que chez les autres. Cependant, la situation du pays n’en demeure pas moins préoccupante. Le pays traverse des moments difficiles sur le plan économique. A la crise sanitaire du coronavirus qui a frappé de plein fouet les finances publiques, il faut ajouter la crise sécuritaire dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-ouest et la guerre que le Cameroun mène contre la secte terroriste Boko haram à l’extrême-Nord. Autre paramètres pris en compte cette fois par Moody’s, c’est la très épineuse question de lié à la succession au sommet de l’Etat.

Evaluation

Quel que soit le mécanisme par lequel l’Etat camerounais choisit de rembourser cet emprunt, dans les milieux financiers l’on crie à la gabegie. Car les ressources mobilisées via l’emprunt international au taux de 9,75% devaient permettre de financer le plan d’urgence triennal du gouvernement (2015-2017). Des projets tels que la construction de deux axes routiers de désenclavement dans chaque région, la création d’agropoles et de 120 000 hectares de périmètre hydro-agricole, de grands marchés de ravitaillement en denrées et l’aménagement d’ouvrages de retenue d’eau dans les trois régions du nord du pays devaient être réalisés. Des projets qui pour la plupart n’ont pas pu être réalisés dans les délais. « Avant de réfléchir au remboursement, les pouvoirs publics doivent d’abord faire l’évaluation des projets que l’Eurobond a permis de financer. C’est la rentabilité de ces projets qui doit rembourser l’emprunt » commente un expert.

Rappelons qu’au 31 décembre 2020, l’encours de la dette publique et à garantie publique est évaluée à 9700 milliards de FCFA (43,6% du PIB).

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