Le malaise couvait depuis plusieurs semaines dans les filiales africaines d’Orange. Il éclate désormais au grand jour. La décision du géant français des télécommunications d’accorder une « prime de partage de la valeur » comprise entre 1 000 et 1 400 euros aux salariés disposant d’un contrat Orange S.A en France, sans étendre le dispositif aux employés des filiales d’Afrique et du Moyen-Orient (OMEA), crée des frustrations. Dans deux correspondances adressées à la direction des ressources humaines du groupe, les syndicats et représentants du personnel dénoncent une « injustice » sociale susceptible d’ébranler la cohésion interne au moment où l’opérateur lance son nouveau plan stratégique « Trust the Future ».
Le premier courrier, daté du 23 mars dernier et signé par l’Alliance syndicale monde uni-Orange ainsi qu’une quinzaine d’organisations syndicales africaines, vise directement Vincent Lecerf, vice-président exécutif ressources humaines du groupe. Les représentants syndicaux y dénoncent « l’exclusion totale des salarié·e·s » de la zone OMEA d’un bonus destiné, selon eux, à récompenser un effort collectif auquel les équipes africaines ont largement contribué. « Cette décision est d’autant plus difficile à comprendre que cette région figure parmi les moteurs de croissance les plus dynamiques du Groupe », écrivent-ils. Les syndicats rappellent, notamment, que la zone Afrique et Moyen-Orient a enregistré « une croissance annuelle de 12,2% » en 2025, avec « un onzième trimestre consécutif de croissance à deux chiffres ».
Derrière la revendication salariale, se joue aussi une bataille symbolique autour de la reconnaissance du poids croissant des filiales africaines dans les performances globales du groupe. « Les équipes africaines contribuent directement et de manière significative aux résultats du Groupe, souvent dans des environnements opérationnels plus complexes, exigeants et instables que ceux rencontrés en Europe », soulignent les signataires. Parmi eux figurent, notamment, le Syndicat National inter-entreprises des travailleurs du secteur de la communication (SYNACOM) et le Syndicat national autonome des travailleurs des nouvelles technologies de l'information et de la communication (SYNTIC) au Cameroun, mais aussi des organisations syndicales de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Maroc, de Madagascar, de la RDC ou encore du Mali. Le courrier a également été transmis à Christel Heydemann, directrice générale du groupe, ainsi qu’à Yasser Shaker, directeur général d’Orange Moyen-Orient et Afrique.
La polémique a pris une autre dimension après un second courrier adressé le 10 avril par le Comité Groupe Monde (CGM) d’Orange. Dans cette correspondance, les représentants du personnel rappellent qu’un premier message interne du 18 février annonçait une prime exceptionnelle de 1 000 euros « afin de reconnaître l’engagement » des salariés français dans la réussite du plan stratégique « Lead the Future ». Quelques semaines plus tard, le groupe décidait même de revaloriser cette prime entre 1 200 et 1 400 euros bruts afin de compenser la baisse de certains mécanismes d’intéressement en France. Pour le CGM, cette décision crée un profond déséquilibre au sein d’un groupe qui revendique pourtant une dimension mondiale. « Nous refusons que seule une partie du personnel du groupe que nous représentons soit récompensée pour les efforts et implication de tous dans la conduite du plan stratégique 2023-2025 », écrit Noah Simon Pierre, secrétaire du Comité Groupe Monde. Le ton se fait plus politique encore lorsque les représentants du personnel mettent en garde contre « le délitement du dialogue social international » au moment où la direction sollicite une « mobilisation de tous les employés » autour du nouveau cycle stratégique du groupe.
La controverse intervient dans un contexte particulier pour Orange. Sur ses marchés européens historiques, le groupe fait face à une pression persistante sur les revenus et les marges. À l’inverse, les activités africaines continuent d’afficher une forte dynamique portée par la data mobile, Orange Money et l’extension des services financiers numériques. Depuis plusieurs années, les dirigeants du groupe présentent d’ailleurs l’Afrique comme l’un des principaux relais de croissance de l’entreprise. Lors de l’Assemblée générale des actionnaires tenue le 19 mai à Paris, la direction a salué « les solides résultats de l’exercice 2025 » et la réussite du plan « Lead the Future », désormais remplacé par « Trust the Future », avec une croissance 9,7% sur la Afrique, qui s'impose comme le principal moteur de rentabilité.
Mais selon plusieurs observateurs du dialogue social au sein des multinationales françaises, l’absence d’extension de cette prime aux filiales africaines risque d’alimenter un sentiment de double standard au sein des équipes locales, alors même que les résultats financiers du groupe reposent de plus en plus sur ces marchés. Fait notable, aucune mention de cette revendication syndicale n’a été faite publiquement lors de l’Assemblée générale des actionnaires, pourtant largement consacrée aux résultats du groupe, à la gouvernance et aux rémunérations des dirigeants. Les résolutions adoptées ont principalement porté sur le dividende de 0,75 euro par action, les renouvellements d’administrateurs et la politique de rémunération de la direction générale. « Ce partage de prime uniquement aux travailleurs et travailleuses en France est un mauvais signal pour ce nouveau plan », avertit l’Alliance Syndicale Monde UNI-Orange.

