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Romain Blachier
Romain BlachierRomain Blachierconsultant en politiques énergétiques et expert à la fondation Jean Jaurès et chroniqueur
Opinion

À Douala, l'électricité ne manque pas : elle n'arrive pas assez

La capitale économique du Cameroun produit près d'un tiers de la richesse nationale et concentre l'essentiel de la consommation industrielle. Ses usines sont pourtant les premières débranchées. Le problème n'est plus dans les centrales : il est dans les lignes, et dans la manière dont on décide.

Publiée vendredi 21 août 2026 à 15:46:11Modifiée vendredi 21 août 2026 à 15:51:34Temps de lecture 10 minPar EcoMatin

consultant en politiques énergétiques et expert à la fondation Jean Jaurès et chroniqueur
consultant en politiques énergétiques et expert à la fondation Jean Jaurès et chroniqueur

Alain Malong s'est éteint à Douala dans la nuit du 7 au 8 août. Entré à Alucam en 1981, directeur général de l'aluminier pendant plus de quinze ans, président du Syndustricam de 2013 à 2021, président du conseil d'administration de Société Générale Cameroun : peu d'hommes auront autant incarné l'industrie camerounaise. Et peu auront passé autant d'années à répéter la même chose, avec une patience qui forçait le respect : une usine électro-intensive ne vit pas d'une électricité disponible, elle vit d'une électricité qui arrive, sans interruption. C'est exactement le sujet.

Le courant existe, il ne passe pas

Le 22 janvier 2026, devant le patronat de Douala, le ministre de l'Eau et de l'Énergie Gaston Eloundou Essomba avançait un chiffre rassurant : le Réseau interconnecté Sud (RIS), qui dessert le grand sud du pays et 92 % du volume vendu, dispose de 1 536 MW de capacité pour une demande nationale estimée à 1 206 MW. Sur le papier, l'offre couvre largement la demande. Les coupures continuent pourtant, et ce sont les usines qu'on débranche d'abord.

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L'explication par le manque de production ne tient plus : Nachtigal a injecté ses premiers mégawatts, le parc approche les 2 000 MW. Le régulateur situe le problème ailleurs. Dans son étude de coût du service, l'ARSEL impute 28 % de l'énergie non fournie des cinq dernières années au réseau de transport, et 40 % de plus à la distribution (rapport R2, réf. CMR-142, 2022). Près de sept coupures sur dix ne viennent pas des centrales : elles viennent des fils. Des centrales récentes comme Memve'ele ne tournent pas à plein, faute de lignes pour évacuer leur courant.

Le point de blocage a une adresse : le corridor Édéa-Douala, où le transit plafonne à 540 MW quand la zone en demande 671 (données ministérielles, janvier 2026). En aval, les postes saturent. Quand les centrales thermiques d'appoint de Dibamba et de Limbé s'arrêtent, le transformateur de Logbaba grimpe à 140 % de sa charge, celui de Bekoko à 120 % (ARSEL, CMR-142). À ce niveau, le distributeur n'a plus le choix : pour préserver les ménages, il coupe les gros consommateurs. Le moteur économique de la ville sert d'amortisseur à un réseau qu'il a dépassé.

Ce que cela coûte

Douala génère 31,2 % du produit intérieur brut national et concentre un tiers des entreprises du pays (Recensement général des entreprises, INS) ; son port traite les trois quarts du commerce extérieur du Cameroun, du Tchad et de la Centrafrique. L'industrie pèse près de la moitié de la demande électrique nationale, et l'aluminium du Littoral en absorbe à lui seul près d'un cinquième (ARSEL, CMR-142). Le gouvernement chiffre lui-même le manque à gagner : raccorder les quelque 150 MW de nouvelles industries en attente à Douala rapporterait près de 50 milliards de FCFA, à condition de construire les lignes (ministre Eloundou Essomba, novembre 2025).

Les usagers, eux, ont trouvé leur parade. À Douala, il n'est pas rare qu'un commerce ou un ménage souscrive deux abonnements plutôt qu'un : l'officiel, et un second, souvent arrangé, sur un départ voisin. Quand le premier est délesté, le second tient parfois. Cette débrouille transfère au client la fiabilité que le système ne fournit pas, dégrade le comptage et alimente les pertes que le secteur cherche justement à réduire : 28,5 % de l'électricité distribuée se perd, et la fraude coûte environ 50 milliards de FCFA par an (ARSEL, CMR-142). Récupérer une fraction de ce gisement reviendrait à gagner des mégawatts sans construire une seule centrale.

Alucam, l'OCITRAM et le raccordement direct

L'aluminium concentre le paradoxe. Installée à Édéa, à la source même du courant, Alucam n'est pas tributaire du tronçon saturé vers Douala, mais elle dépend de la fiabilité de la même chaîne : ses cuves d'électrolyse ne supportent pas l'interruption, et ses comptes 2025 portent une indemnité de 16 milliards de FCFA au titre d'un « sinistre ENEO ». Ces comptes marquent surtout une inflexion : après trois exercices lourdement déficitaires, l'entreprise repasse dans le vert. Le redressement reste fragile, porté par des éléments exceptionnels, et l'État s'est subrogé à l'entreprise pour 20,9 milliards d'arriérés de haute tension (protocole du 15 avril 2025). Mais une Alucam bénéficiaire peut honorer sa consommation courante sans décalage, et donc alléger la trésorerie du distributeur, dont dépendent les investissements de réseau. Dans un secteur où chaque facture non réglée en amont devient une ligne non construite en aval, ce n'est pas un détail comptable.

C'est aussi ce qui rend recevable le plaidoyer porté par Patrice Yantho Yondeu, coordonnateur de l'Organisation camerounaise des industries des aciers et métaux (OCITRAM) et dirigeant du cabinet JMJ Africa : raccorder les consommateurs de plus de 8 MW directement au réseau public de transport géré par la SONATREL, plutôt que de les faire transiter par la distribution. Techniquement, l'argument se tient. Chaque étage de transformation ajoute une perte, un équipement à entretenir et un point de défaillance ; sortir les très gros clients du réseau de distribution libère mécaniquement de la capacité pour les ménages et les PME, là où elle manque le plus. Les métallurgistes de l'OCITRAM revendiquent 500 milliards de FCFA de chiffre d'affaires et 5 000 emplois permanents.

L'objection existe, et elle est sérieuse : Emmanuel Noubissie Ngankam, analyste économique et ancien haut fonctionnaire de la Banque mondiale, rappelle qu'en retirant à la SOCADEL ses meilleurs clients, on fragilise la recette qui finance le réseau de tous. Les deux raisonnements sont justes, et c'est bien le signe qu'il manque autre chose : une règle générale d'accès au réseau de transport, avec un tarif d'utilisation qui fasse contribuer les industriels raccordés en direct aux coûts fixes du système. Tant que la question se traite dossier par dossier, chaque demande légitime ressemble à un passe-droit, et chaque refus prudent à un blocage.

Qui décide, au juste ?

Peu de monde, à Douala. Quand il faut rationner, c'est le ministre qui, depuis Yaoundé, signe l'ordre de délester les industriels (une correspondance ministérielle du 8 mars 2022 en donne l'exemple). Les services locaux exécutent. Le préfet et le gouverneur représentent l'État, ils n'arbitrent pas le secteur électrique. Les leviers qui comptent sont ailleurs : la politique au ministère, les tarifs à l'ARSEL, le transport à la SONATREL, la production et la distribution chez l'opérateur.

Les collectivités élues n'ont pas davantage de prise. Ce que le Code général des collectivités territoriales décentralisées (loi n° 2019/024 du 24 décembre 2019) confie aux communes en matière d'énergie convient à un village, pas à une métropole : électrification hors réseau, éclairage public, eau dans les zones non desservies. Même l'éclairage des avenues, géré par la Communauté urbaine de Douala, repose sur un courant qu'elle ne maîtrise pas.

La recherche camerounaise l'a documenté. Isaac Essame observe que le secteur électrique offre l'exemple le plus net d'un centralisme que la décentralisation n'a pas renversé : depuis la construction des grands réseaux dans les années 1960, production et distribution obéissent à une logique décidée au centre (Revue internationale du droit et des sciences politiques, n° 30, septembre 2021). L'écart mérite d'être nommé pour lui-même, parce qu'il dépasse le cas camerounais : dans la gouvernance de l'énergie, l'autorité formellement attribuée et la capacité réelle d'agir ne se recouvrent jamais tout à fait. À Douala, il est simplement plus visible qu'ailleurs, parce que la conséquence s'allume ou s'éteint.

Le PRSEC, et ce qui bouge réellement

Il serait injuste de décrire un système immobile. Le Programme de réformes du secteur de l'électricité au Cameroun (PRSEC-PforR), adossé à un crédit IDA signé le 20 novembre 2023, finance précisément la remise à niveau du réseau de transport et les postes destinés à améliorer l'accès des industries, avec un objectif de 211 000 ménages raccordés. C'est de ce cadre que relèvent le déploiement de 20 000 compteurs intelligents lancé le 27 mai 2026 et la stratégie nationale d'électrification confiée en juin 2026 à un cabinet spécialisé. Son coordonnateur, Serge Ihongolok Elong, tient un discours qu'on entend rarement dans ce type de programme : celui d'une réforme qui se juge à l'exécution et aux délais, pas aux intentions. C'est la bonne exigence.

Même remarque du côté de l'accès. Le Projet d'électrification rurale et d'accès à l'électricité dans les régions sous-desservies (PERACE), piloté par l'Agence d'électrification rurale avec l'équipe réunie autour d'Ibrahima Elhadj, avance dans six régions avec une composante d'électrification décentralisée qui fonctionne. Elle démontre une chose utile à Douala : quand une structure dispose d'un mandat clair et de moyens dédiés, le hors-réseau produit des résultats. La métropole, elle, n'a aucun équivalent.

Reste l'opérateur. Le décret du 4 mai 2026 a transformé ENEO en Société camerounaise d'électricité (SOCADEL), avec l'État pour actionnaire unique, après le rachat des parts d'Actis pour 78 milliards de FCFA. La décision répond à un vrai problème, l'équilibre financier du secteur. Elle ne fait pas passer un mégawatt de plus sur le corridor d'Édéa à Douala : la propriété change, le verrou reste l'investissement dans les lignes, et le transport était déjà public.

Produire là où l'on consomme

Le levier le mieux taillé pour une ville étranglée par son transport existe déjà, mais dans sa version la plus coûteuse. Faute de réseau fiable, l'industrie tourne en partie sur des groupes diesel : elle absorbe 26 % du fioul consommé dans le pays, en bonne part pour cet usage (ARSEL / MINEE). La question n'est donc pas d'inventer l'autoconsommation, mais de la faire basculer vers des sources plus propres et moins chères : du solaire en toiture sur les usines et les entrepôts, de la cogénération pour les industriels déjà raccordés au gaz de Logbaba, qui alimente plus de vingt-cinq entreprises de la ville. Ce courant-là ne traverse pas le corridor saturé : il libère de la capacité pour tout le monde. Les travaux d'Yvan Ayuketah sur les trajectoires d'expansion du système électrique camerounais vont dans le même sens : atteindre les objectifs nationaux, dont 25 % de renouvelables dans le mix à l'horizon 2035, est d'abord affaire de politiques explicites, pas de mégawatts supplémentaires (Energy Strategy Reviews, 2022).

La loi n° 2011/022 du 14 décembre 2011 prévoit déjà un régime déclaratif pour l'autoproduction, et certains équipements solaires sont exonérés de taxes depuis 2012. Mais le cadre des petits réseaux et de l'autoconsommation reste en chantier, comme le souligne l'Alliance for Rural Electrification dans son rapport 2024 sur les usages productifs des énergies décentralisées. Le seul levier qui ne dépende pas d'une ligne à construire attend donc, lui aussi, une règle écrite ailleurs.

Rien de tout cela n'est hors de portée. Les diagnostics sont posés, les financements existent, les acteurs se parlent. Ce qui manque tient en deux mots : des règles générales plutôt que des arbitrages au cas par cas, et une part de décision rendue au territoire qui supporte la conséquence. Alain Malong l'aura demandé pendant quarante ans, sans hausser le ton. On peut lui rendre l'hommage le plus simple : traiter enfin la question du réseau comme ce qu'elle est, une question industrielle et non un contentieux.

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