Le Cameroun a franchi un seuil silencieux mais décisif. En 2024, la filière cacao a généré près de 1,9 milliard USD de recettes d’exportation, dont environ 700 millions issus des produits transformés – pâte, beurre et poudre (OEC, 2024). Ce chiffre, en apparence technique, porte en réalité une vérité stratégique : la transformation primaire, bien que limitée dans la captation globale de valeur, stabilise les flux de devises dans une économie soumise aux cycles des matières premières.
Mais au moment même où cette trajectoire s’affirme, une contradiction structurelle apparaît. La capacité installée de transformation approche désormais 80% de la production nationale, alors que le volume effectivement transformé plafonne à 35%, soit 109 431 tonnes sur une production de 309 518 tonnes en 2024-2025 (ONCC, 2025). L’écart est trop important pour relever d’un simple retard d’ajustement. Il signale un dysfonctionnement systémique.
Il révèle un désalignement profond qui peut être formulé de la manière suivante : des usines sans approvisionnement, une production sans structuration, des prix sans stabilisation.
Ce triptyque ne relève pas d’un simple déséquilibre conjoncturel. Il décrit une incohérence d’ensemble qui retarde les effets attendus de la transformation. L’enjeu est donc de comprendre cette incohérence, d’en identifier les ressorts économiques et territoriaux, et d’examiner dans quelles conditions la transformation du cacao peut devenir un levier d’augmentation et de stabilisation durable du revenu des agriculteurs, tout en consolidant les recettes d’exportation.
Une montée en gamme encore inachevée
Le discours sur la transformation locale repose sur une intuition juste, mais souvent mal comprise. Transformer ne signifie pas nécessairement capter l’essentiel de la valeur. Les travaux de la Commission européenne sur la chaîne du chocolat montrent que les pays producteurs captent environ 11% de la valeur totale dans la production des fèves. La transformation primaire représente à peine 5 à 6% de la valeur totale, tandis que plus de 70% se concentre dans les activités aval, notamment les marques et la distribution (Knowledge4Policy, 2022).
Le Cameroun a donc engagé une première étape, en développant le broyage industriel. Mais il demeure positionné sur le segment des semi-produits. Or ce segment, bien que peu rémunérateur en valeur relative, présente un avantage décisif : la stabilité.
Contrairement aux fèves, dont les prix fluctuent brutalement en fonction de la demande mondiale, les produits semi-finis s’inscrivent dans des chaînes industrielles plus longues, avec des contrats et des débouchés relativement prévisibles. En 2024, les exportations de pâte et de beurre de cacao ont généré à elles seules environ 700 millions USD (OEC, 2024), avec une volatilité nettement inférieure à celle des fèves.
Ce point est fondamental. Il signifie que la transformation primaire, même limitée, constitue un instrument de stabilisation macroéconomique. Elle ne remplace pas la montée en gamme vers le chocolat, mais elle en crée les conditions financières.
Des capacités qui excèdent la géographie agricole
Trois enseignements structurants émergent du tableau 1.
Premièrement, la filière cacao est dominée par le broyage. L’essentiel des capacités industrielles concerne la production de pâte, de beurre et de poudre. La transformation finale reste marginale et presqu’exclusivement orientée vers les marchés domestiques.
Deuxièmement, une sous-utilisation importante des capacités installées apparaît. Atlantic Cocoa et Neo Industry fonctionnaient, selon les dernières données publiques disponibles, respectivement à 31% et 46% de leurs capacités nominales. L’entrée de nouvelles unités risque d’accentuer cette situation.
Troisièmement, la géographie industrielle est partiellement déconnectée des bassins de production. Le cas le plus emblématique est celui des usines Neo Industry à Kékem et Samen Industry à Baré-Bakem. Situées à environ 40 kilomètres l’une de l’autre, elles affichent une capacité combinée de 64 000 tonnes, alors que leurs régions d’implantation – Ouest et Littoral – ne représentent ensemble qu’environ 15% de la production nationale, soit près de 46 500 tonnes (ICCO, 2023).
Cette dissymétrie impose un déplacement des flux. Ces usines ne peuvent fonctionner qu’en captant du cacao en provenance du Sud-Ouest et du Centre, notamment de la Lékié. Elles deviennent ainsi dépendantes de corridors logistiques longs, coûteux et incertains.
Dans ce contexte, l’état des infrastructures devient déterminant. Le corridor Kékem – Melong – Nkongsamba – Douala constitue un goulet d’étranglement majeur. L’approvisionnement suppose également une connexion efficace entre l’axe Bafang – Bafoussam, aujourd’hui insuffisamment entretenue, et l’axe structurant Bafoussam – Yaoundé.
La logique industrielle se heurte ainsi à une réalité physique simple : la matière première n’est pas là où sont les usines, et les routes ne permettent pas de compenser cet écart à coût acceptable.
Tableau 1 : Cartographie des unités de transformation du cacao au Cameroun
| Usine | Localisation | Stade chaîne de valeur | Capacité installée (t/an) | Production effective (t/an) | Produits | Marché | Bassin de collecte |
| SIC Cacaos | Douala (Wouri) | Broyage (produits semi-finis) | 53 734 | 53 734 (2022) | pâte, beurre, poudre, tourteau | Export (Union Européenne) | Centre (Lékié, Nyong-et-Kellé), Sud-Ouest |
| Atlantic Cocoa | Kribi (Océan) | Broyage (produits semi-finis) | 48 000 → 64 000 | 14 889 (2022) | beurre, masse, poudre | Export | Sud, Est, Centre |
| Neo Industry | Kékem (Haut-Nkam) | Broyage (produits semi-finis) | 32 000 | 14 720 (2022) | masse, beurre, poudre, tourteau | Export | Ouest, Littoral, flux Centre et Sud-ouest |
| Samen Industry (projet) | Baré-Bakem (Moungo) | Broyage (produits semi-finis) | 32 000 | 0 | pâte, beurre, poudre | Export | Ouest, Littoral, flux Centre et Sud-ouest |
| Africa Processing | Mbankomo (Mefou-et-Akono) | Mixte (produits semi-finis et début aval) | NA | 8 000 | beurre, poudre, chocolat partiel | Mixte (export et local) | Centre, Sud |
| Africa Processing (2) | Ngolambélé (Haut-Nyong) | Mixte (produits semi-finis et début aval) | NA | NA | Dérivés cacao | NA | Est |
| Puratos (projet) | Ebolowa (Mvila) | Transformation avancée (ingrédients) | 5 000 → 65 000 | 0 | Ingrédients cacao | Export | Sud, Centre |
| Chococam | Douala (Wouri) | Produits finis | NA | 2 743 (2022) | chocolat, confiseries | Local/CEMAC | Multi-sources |
Une production concentrée et une industrie dispersée
Le tableau 2 met en évidence une forte concentration territoriale. Le Centre et le Sud-Ouest représentent plus de 75% de la production nationale. Les principaux bassins se situent dans la Lékié, le Nyong-et-Kellé, le Mbam-et-Kim, ainsi que dans la Meme et la Manyu pour le Sud-Ouest.
C’est là que se trouve la matière première. C’est donc autour de ces pôles que devrait logiquement s’organiser l’appareil de transformation, en dehors des deux villes portuaires (Douala et Kribi). Or ce n’est pas le pas.
Dans le Nyong-et-Kellé, pourtant au cœur du bassin du Centre, certaines zones comme Eséka, Ngogmapubi et Makak restent mal connectées à l’axe Yaoundé – Douala. La route nationale traverse le département, mais ne permet pas une desserte fine des zones agricoles.
Cette dissociation entre géographie agricole et géographie industrielle produit des inefficacités en chaîne. Elle renchérit les coûts de collecte, fragilise l’approvisionnement des usines et alimente les circuits parallèles.
Tableau 2 : Géographie de la production cacaoyère au Cameroun
| Région | Départements clés | Production estimée (t/an) | Part (%) dans la production nationale |
| Centre | Lékié, Nyong-et-Kellé, Mbam-et-Kim | 140 000 | 45,39 |
| Sud-Ouest | Meme, Manyu, Fako | 96 000 | 31,18 |
| Littoral | Moungo | 34 000 | 11,1 |
| Sud | Mvila, Dja-et-Lobo | 16 500 | 5,39 |
| Ouest | Haut-Nkam | 11 000 | 3,72 |
| Est | Haut-Nyong | 9 000 | 2,92 |
La route comme variable stratégique
Le tableau 3 introduit une dimension souvent sous-estimée dans l’analyse de la filière cacao : la compétitivité ne se joue pas uniquement dans les plantations ou dans les usines, mais dans la chaîne logistique qui les relie.
Sans corridors fiables, il n’y a ni approvisionnement stable, ni export efficace. Le corridor Douala – Nkongsamba – Kékem conditionne directement la viabilité des unités de transformation de l’Ouest et du Littoral intérieur. L’axe Edéa – Kribi détermine quant à lui la capacité d’évacuation des produits transformés vers le port.
Mais c’est probablement l’axe Boumnyébel – Eséka qui révèle le mieux la nature du problème : un bassin majeur de production, situé dans le Nyong-et-Kellé, reste partiellement enclavé, faute d’une infrastructure secondaire fonctionnelle permettant de le connecter efficacement à la nationale Yaoundé – Douala. Ce type de discontinuité logistique produit un effet économique immédiat : il renchérit le coût de collecte, fragilise l’approvisionnement industriel et alimente les circuits parallèles.
Tableau 3 : Corridors routiers prioritaires pour la structuration de la filière cacao
| Corridor prioritaire | Fonction dans la filière cacao | Longueur indicative (en kms) | État / situation récente | Enjeu économique principal | Ordre de grandeur du coût de réhabilitation / reconstruction* |
|---|---|---|---|---|---|
| Bekoko – Loum – Nkongsamba – Pont du Nkam – Bafang – Bandja – Bandjoun | Axe structurant pour relier Douala aux usines de Kékem et Baré-Bakem, et pour capter les flux venant du Centre et du Sud-Ouest via Douala | 218–219 kms | Corridor identifié par l’État et ses partenaires comme axe prioritaire à reconstruire ; financement recherché pour sa réhabilitation complète | Condition de viabilité logistique des deux usines de l’Ouest/Littoral intérieur ; sans cet axe, leur approvisionnement dépend d’un corridor coûteux et lent | 302 M USD annoncés pour l’upgrade du corridor Douala – Bafoussam / Bandjoun |
| Boumnyébel – Eséka | Axe d'ouverture du bassin de production du Nyong-et-Kellé à la nationale Yaoundé - Douala | 33,8 kms | Route bitumée mais très dégradée | Reconnecter ce bassin historique aux flux industriels et portuaires | Pas de chiffrage public consolidé trouvé pour ce seul sous-corridor. Mais pourrait coûter entre 33,8-40,6 M USD selon les estimations standards |
| Édéa – Kribi | Corridor portuaire pour l’évacuation des semi-produits de Kribi et pour l’intégration du Sud et d’une partie de l’Est à la transformation exportatrice | 110,05 kms | Le projet de réhabilitation est documenté ; des travaux sur la section Édéa–Pont de Bivouba ont amélioré la circulation, mais des besoins persistants subsistent sur l’ensemble du tronçon | Sécuriser l’accès au port de Kribi et réduire le coût d’exportation des produits semi-finis | Le rapport BAD de 2021 mentionne un financement de 87,2 M UC (120-140 M USD) pour la route Édéa–Kribi dans le cadre du projet d’accès à la zone industrialo-portuaire de Kribi |
| Yaoundé – Abong-Mbang | Axe d’ouverture du bassin de l’Est et de raccordement des zones de collecte à la transformation et aux ports | 220 km | Les résultats trouvés suggèrent une route asphaltée et circulable, mais l’axe reste cité dans les priorités nationales d’entretien et d’amélioration | Permettre à l’Est de jouer un rôle plus significatif dans l’alimentation des usines de Ngolambélé et Mbankomo | Pas de chiffrage public consolidé trouvé pour ce seul sous-corridor. Mais pourrait coûter entre 220-264 M USD selon les estimations standards |
| Bekoko – Limbe – Idenau + Mutenguene – Buea | Corridor de raccordement du bassin du Sud-Ouest vers Douala, avec embranchement vers Buea et connexion à la zone de Kumba par le réseau sud-ouest | 93 kms + 15 kms | Le Budget citoyen 2026 prévoit la réhabilitation de Bekoko – Limbe – Idenau et Mutenguene – Buea, avec l’accès au port de Tiko, pour 5 milliards FCFA d’inscription budgétaire 2026 | Reconnecter le principal bassin historique du Sud-Ouest aux flux industriels et portuaires | 5 Md FCFA (8-10 M USD) inscrits au budget 2026 pour les travaux visés, mais cela ne représente pas nécessairement le coût total final du corridor |
| Bafang – Bafoussam (raccordement complémentaire) | Corridor complémentaire pour faire venir vers Kékem et Baré-Bakem des flux issus du Centre, notamment de la Lékié et d’autres bassins du Centre | 45 kms | Pas de projet autonome clairement identifié dans les sources gouvernementales consultées, mais l’utilité économique du raccordement est forte compte tenu du déficit local de matière première dans l’Ouest | Sans ce raccordement, les deux usines voisines de Kékem et Baré-Bakem se partagent un bassin régional insuffisant au regard de leur capacité conjointe de 64 000 t pour une zone Ouest + Littoral autour de 46 500 t, soit environ 15% de la production nationale selon les parts régionales ICCO | Pas de chiffrage public consolidé trouvé pour ce seul sous-corridor. Mais pourrait coûter entre 45-54 M USD selon les estimations standards |
| TOTAL | 728,8 - 810,6 M USD |
* Les montants ne sont pas homogènes d’un corridor à l’autre : certains correspondent à un coût de projet complet, d’autres à une enveloppe budgétaire annuelle ou à un financement partiel. Il faut donc les lire comme des ordres de grandeur de politique publique, non comme des devis comparables ligne à ligne. Il s’agit principalement de réhabilitations de routes déjà existantes et non du bitumage de nouveaux axes.
Dans le Sud-Ouest, la priorité doit porter sur les corridors Kumba – Buea – Mutenguene et Limbé – Douala (cf. tableau 2). A l’inverse, les contraintes sécuritaires rendent peu pertinent, à court terme, un investissement lourd sur l’axe Kumba – Mamfé.
La mise à niveau des principaux corridors identifiés représente un investissement global compris entre 729 et 811 millions USD. Ce montant peut sembler élevé. Il doit pourtant être rapporté à un paramètre essentiel : la capacité de la filière cacao à générer des devises.
La relation devient alors circulaire. Sans transformation, pas de devises. Sans devises, pas d’infrastructures. Sans infrastructures, pas de transformation efficace. La route cesse ainsi d’être un simple équipement. Elle devient une variable stratégique de la politique industrielle.
Une contrebande révélatrice d’un système défaillant
L’un des symptômes les plus révélateurs de cette désorganisation du marché domestique est la persistance de flux clandestins. Entre 20 000 et 60 000 tonnes de cacao quittent chaque année le pays en dehors des circuits officiels (ICCO, 2023).
Ces flux se dirigent principalement vers des pays voisins comme le Nigeria, où les conditions d’achat peuvent être plus souples et les paiements plus rapides.
Le phénomène n’est pas marginal. Il traduit une inefficacité du marché domestique. Les producteurs et les intermédiaires arbitrent en faveur de circuits parallèles parce qu’ils offrent, à court terme, de meilleures conditions de liquidité et moins de contraintes.
Ce constat ouvre une piste stratégique majeure. La sécurisation de l’approvisionnement ne peut pas reposer uniquement sur les infrastructures. Elle suppose également une organisation du marché.
Le revenu des agriculteurs, variable oubliée du système
Avant 1991, le Cameroun disposait d’un système de stabilisation des prix à travers l’Office national de commercialisation des produits de base (ONCPB). Ce système garantissait des prix aux producteurs. Mais il a été démantelé sous l’effet des programmes d’ajustement structurel, au profit d’une libéralisation complète du marché qui expose les producteurs aux fluctuations du marché mondial.
À l’inverse, le Ghana et la Côte d’Ivoire ont maintenu des mécanismes de stabilisation. Cette divergence explique en partie la meilleure structuration de leurs filières.
Cependant, ce modèle ne constitue plus aujourd’hui une solution pleinement opérationnelle. Il repose sur une capacité budgétaire que les États ne maîtrisent plus dans un contexte d’intégration aux marchés internationaux. Surtout, même dans les pays qui l’ont conservé, les prix bord champ restent en pratique indexés sur les cours mondiaux, ce qui limite fortement leur capacité réelle de stabilisation. La caisse ne supprime donc pas le risque de marché ; elle en atténue seulement les effets, de manière partielle et souvent coûteuse.
Dès lors, la question n’est plus de revenir à un modèle passé, mais de définir les conditions d’une stabilisation effective des revenus dans un cadre libéralisé.
Aujourd’hui, deux voies sont possibles. Reconstituer un système de stabilisation publique, au risque d’en retrouver rapidement les limites, ou pousser la libéralisation jusqu’à son terme logique, en organisant des contrats de long terme entre agriculteurs et industriels. Dans ce second scénario, le rôle de l’Office national du cacao et du café (ONCC) devient central. Il pourrait jouer un rôle de régulateur, en facilitant la mise en place de contrats de long terme intégrant un prix minimum garanti aligné sur les coûts de production, des exigences de qualité et des mécanismes d’accompagnement technique.
Une telle organisation permettrait non seulement de sécuriser le revenu des producteurs, mais aussi de stabiliser l’approvisionnement des usines, de réduire la contrebande et d’améliorer la qualité du cacao, notamment en vue de répondre aux exigences croissantes du marché européen.
Transformation et devises : une opportunité encore inachevée
Avec environ 700 millions USD générés par les produits dérivés du cacao en 2024 (OEC, 2024), le Cameroun dispose déjà d’un socle significatif. Mais ce niveau correspond à une utilisation partielle des capacités.
Si les usines existantes étaient saturées, ces recettes pourraient atteindre 1,5 milliard USD. Le cacao deviendrait alors la première source de devises du pays, avec des flux plus stables que ceux issus des fèves.
Ce basculement aurait un effet systémique. Il permettrait de stabiliser la balance des paiements, de sécuriser le financement des infrastructures et de réduire la vulnérabilité aux cycles des matières premières.
Produits finis du cacao : une frontière encore inaccessible
La tentation de produire du chocolat pour l’export est forte. Elle est aussi largement illusoire à court terme.
Les produits finis sont essentiellement destinés aux marchés local et régional. Ils contribuent au PIB, à l’emploi et à la substitution aux importations, mais ils génèrent peu de devises. Sur les marchés internationaux, ils se heurtent à la concurrence de pays comme la Belgique, la Turquie ou la Chine, qui bénéficient d’économies d’échelle, de marques établies et de chaînes logistiques optimisées.
La montée en gamme vers le chocolat ne peut donc pas constituer, à court terme, le cœur de la stratégie d’exportation. Elle doit rester complémentaire, orientée vers des marchés de niche.
Vers une cohérence retrouvée
L’analyse converge vers une évidence que les chiffres rendent désormais difficile à contourner. Le Cameroun ne manque ni de cacao, ni d’usines, ni même de vision industrielle. Il manque de cohérence dans l’enchaînement des décisions. Il a créé des capacités sans organiser les flux. Il a investi dans l’industrie sans structurer l’approvisionnement. Il a libéralisé les prix sans sécuriser les revenus.
Ce désalignement explique à lui seul la sous-utilisation des capacités de transformation, la persistance de la contrebande et l’incapacité à stabiliser durablement les revenus des producteurs.
Or la transformation n’est pas une fin. Elle est un instrument. Elle permet de stabiliser les recettes d’exportation, de sécuriser le financement des infrastructures et, indirectement, d’ancrer le revenu des agriculteurs dans une trajectoire plus prévisible.
Mais pour que cet instrument fonctionne, il doit être inséré dans une séquence cohérente. Cela suppose de reconnecter la géographie industrielle à la géographie agricole, de structurer le marché entre agriculteurs et industriels à travers des contrats de long terme, et de faire de la transformation non plus un slogan, mais un levier opérationnel.
Reste alors une question, qui dépasse la filière elle-même. Le Cameroun est-il prêt à passer d’une logique d’investissement visible à une logique d’organisation des flux, plus discrète mais infiniment plus décisive. Autrement dit, est-il prêt à transformer non seulement son cacao, mais la manière dont il produit, structure et valorise son économie.



