Le divorce est déclaré entre le camerounais Telcar Cocoa et l’américain Cargill. Après près de 20 années de collaboration, le géant mondial du négoce, premier acheteur de fèves camerounaises à l’international a décidé de claquer la porte à son partenaire local. Si la patronne de Telcar, la milliardaire Kate Fotso, contactée par EcoMatin en début de semaine a choisi la voie du silence sur les contours de cette affaire, de son côté, Cargill s’est exprimé sur ce qui tient lieu de principale raison de la rupture.
Selon les déclarations officielles des services de communication du géant américain, la rupture est due à des problèmes liés à la qualité des fèves approvisionnées. « En raison d'un problème imprévu lié aux opérations d'approvisionnement, Cargill réévalue actuellement son empreinte en matière d'approvisionnement en cacao au Cameroun. Nous restons attachés à une industrie du cacao plus durable au Cameroun, aux communautés de la Cameroon Cocoa Promise [une initiative de Cargill qui vise à permettre aux agriculteurs et à leurs communautés d'améliorer leurs revenus et leur niveau de vie tout en cultivant le cacao de manière durable, Ndlr] et à nos partenaires », a communiqué Cargill à EcoMatin.
Ambitions contre ambitions
Cependant, des sources proches du dossier évoquent également des divergences stratégiques bien plus profondes. A en croire les informations d’EcoMatin, Kate Fotso, présentée par le magazine Forbes comme la femme la plus riche d’Afrique subsaharienne francophone, envisageait d’implanter une nouvelle unité dans la zone industrielle de Kribi après qu’elle a acquis 100% des activités des établissement Ndongo Essomba, autrefois leader du négoce dans la filière cacao. Ce projet vise à renforcer sa position sur le marché face à des concurrents comme Neo Industry du Camerounais Emmanuel Néossi ou encore Atlantic Cocoa Corporation de l’Ivoirien Bernard Koné Dossongui. Cargill aurait perçu cette initiative comme une menace pour l’approvisionnement en fèves en quantité suffisante. Ce serait d’ailleurs la raison pour laquelle le géant américain qui contrôle près de 20% du marché mondial du cacao et du chocolat songe depuis, à s’implanter au Cameroun à travers la création d’une filiale.
Cargill a longtemps mené des études pour investir dans ce segment au Cameroun. Ce projet, suspendu pour l’instant, aurait également contribué à détériorer les relations entre les deux entités, notamment en raison des tentatives supposées de Kate Fotso d’interférer dans sa réalisation. D’après des sources d’EcoMatin, la dirigeante de Telcar Cocoa serait soupçonnée d’avoir tenté de faire jouer ses relations avec certaines hautes personnalités du Premier ministère pour empêcher la réalisation de ce projet.
L’avenir de Telcar et de l’industrie cacaoyère menacé ?
La fin annoncée de ce partenariat entre le premier acheteur à l’international et le leader du marché camerounais des exportations de l’or brun, pourrait perturber significativement le secteur. Telcar Cocoa, en tant que principal acteur des exportations, joue un rôle clé dans l’évacuation des fèves issues de régions sensibles comme le Sud-Ouest, déjà affectées par une crise sécuritaire. Le divorce avec Cargill risque de désorganiser ces flux et d’exacerber les difficultés pour les producteurs locaux au cours de la campagne actuelle. En effet, lors de la saison 2023-2024, le volume de fèves commercialisées s’est chiffré à 266 725 tonnes en hausse de 3 112 tonnes (1,17%), dont 185 613 tonnes exportées vers le marché international, générant une masse monétaire de 265,3 milliards de Fcfa (environ 745 millions d’euros) en augmentation de 84%.
Telcar s’est imposé comme leader avec 35,1% des parts du marché, soit plus de 65 000 tonnes de fèves de cacao exportées. Ce qui a permis au négociant camerounais d’engranger plus de 172 milliards de Fcfa de revenus, en progression de 78 milliards de Fcfa par rapport à la saison précédente. Une baisse de ces chiffres semble inévitable sans la collaboration avec Cargill, qui représente un débouché majeur pour Telcar Cocoa qui risque de subir une perte substantielle avec le départ de son plus gros client. Les revenus de l’entreprise, en progression de 45% lors de la dernière campagne, pourraient connaître un recul significatif. Cette situation devrait également affecter la rémunération des producteurs, Telcar étant l'un des acteurs les plus généreux en termes de prix.
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La fin annoncée du partenariat avec le trader de matières premières agricoles intervient alors que Telcar enregistre une érosion progressive de ses parts de marché au cours des trois dernières campagnes cacaoyères : 36% en 2021-2022 ; 35,8% en 2022-2023 ; et 35,1% en 2023-2024. Une trajectoire qui contraste avec les débuts prometteurs de Telcar, marqués par le rôle décisif de sa fondatrice. Avant de créer l’entreprise en 1997, cette dernière avait passé cinq années au sein de Cargill. Le succès rapide de sa société a par la suite attiré l’attention de Cargill, qui a décidé de s’associer à son ancienne employée en entrant au capital de l’entreprise camerounaise à hauteur de 49%.

