« Chapelle Obili (en allant vers le célèbre quartier universitaire Bonas) », « Cradat, lieudit face Express Union », « Carrefour hôtel Le Paradis, à Ngousso», « Entrée du Lycée de Ngoulmekong (route de Soa) »…L’on a fini par intégrer les monticules de déchets ménagers au décor de ces endroits populaires de Yaoundé. Dans les faits, plus aucun quartier de la ville n’échappe plus au désastre des poubelles qui en rajoutent au spectacle désolant des tronçons routiers pour l’essentiel sans accotements et jonchées de nids de poules. Par endroits, les ordures obstruent allègrement les trottoirs et les chaussées, au nez et à la barbe des autorités. La situation dans les espaces marchands est désormais catastrophique, pour dire le moins. Ces déchets qui envahissent l’espace public n’en finissent plus d’horrifier les diplomates, investisseurs et visiteurs étrangers en tout genre. Le cas des marchés du Mfoundi, Acacias, Etoudi, Elig-Edzoa, Mvog-Mbi…et surtout Mokolo, est simplement indescriptible eu égard au caractère sensibles de tels espaces.
Aucune étude sérieuse ne s’est encore penchée sur les conséquences sanitaires éventuelles de cette insalubrité crasse, notamment sur une potentielle augmentation des problèmes respiratoires dans certains quartiers où, croyant soulager leurs souffrances, les habitants optent pour le brûlage des déchets qui les envahissent. Cette situation prend les allures d’une crise insoluble, surtout après que le président de la République, Paul Biya, s’est engagé dans son discours du nouvel an 2024 à la nation, à la résorber sans délai. De mémoire, c’est la première fois que le chef de l’Etat adressait personnellement cette question à une occasion aussi solennelle, en prescrivant la remobilisation de tous les acteurs de la chaîne de collecte et de traitement des ordures ménagères. Près de sept mois après la promesse présidentielle qui ne s’est pas concrétisée, le 18 juillet, la ministre de l’Habitat et du Développement urbain (Minhdu), Célestine Ketcha Courtès, s’est émue, comme sortie subitement de sommeil, du niveau d’insalubrité.
Ordures sauvages
Au terme d’une réunion avec les acteurs intervenant dans le secteur, elle a décrit un tableau sidérant. « Ce constat est que la ville est salle. Nous avons encore effectué une descente sur le terrain, il y a quelques jours seulement. Il y avait des tas d’immondices partout. Ce constat étant fait, nous avons cherché à savoir les raisons fondamentales de ce développement des ordures sauvages le long de nos rues, non loin des établissements sanitaires, scolaires et hôteliers. Bref, sur presque tous les axes principaux de la cité capitale. Et quand on sait que le Cameroun est en Afrique centrale, le pays le plus visité, il faut s’en inquiéter ». Sur les raisons de ce pourrissement, la ministre explique que les entreprises prestataires dans la ville de Yaoundé n’ont pas de contrats depuis 7 mois déjà, les anciens contrats ayant expiré le 31 décembre 2023. À ceci, vient s’ajouter le non-paiement des prestations hors contrats et l’absence de maîtrise d’œuvre. « Il faut dire que le gouvernement de la République avait bien voulu ouvrir ce secteur à la concurrence, afin de permettre que les populations bénéficient des retombées de cette concurrence, à travers une saine compétition, qui permettrait de réduire les coûts de ces prestations, en améliorant la qualité et le rendement de ce service de base, pour la santé et la sécurité des populations locales. Malheureusement, le deuxième prestataire que nous ne citerons pas ici, a quelques difficultés d’ordres organisationnel et financier », souligne Célestine Ketcha Courtès.
Dérogations spéciales
Le deuxième prestataire qu’elle refuse de nommer n’est autre que Tychlof, qui a hérité, lors de sa contractualisation qui date d’environ trois ans, de deux arrondissements sur les 7 que compte Yaoundé pour y mettre de la propreté. Le constat de la défaillance de cette entreprise par la Minhdu confirme en effet ce qui sautait depuis à l’œil : cette entreprise ne dispose ni de la surface technique, ni de celle financière. « Ce prestataire ne dispose pas de ressources matérielles et techniques pour pouvoir donner les résultats attendus. Face à ce constat, nous nous sommes accordés, avec tous les acteurs présents à cette concertation, que nous devons aller vers une opération coup de poing dans la ville de Yaoundé ». L’opération envisagée vise à « rendre la cité capitale propre, en une semaine. Une opération Yaoundé sans poubelles ». « Et pour cela, étant donné que nous sommes en crise, nous avons demandé à titre exceptionnel, au ministre des Marchés publics (…) de bien vouloir donner des dérogations nécessaires pour nous permettre d’aller vers des actions coup de poing d’ici les fêtes de fin d’année, afin que les populations de Yaoundé vivent leurs fêtes de fin d’année dans un environnement sain et salubre. Nous avons également prescrit la réquisition des matériels existant, sous la coordination du délégué régional du Minhdu, assisté pour la circonstance de l’ensemble des points focaux de ce groupe de travail que nous avons mis en place, afin que d’ici la fin de la semaine prochaine, tout soit mis en œuvre pour que les rues de Yaoundé soient propres ».
Entreprise de maîtrise d’œuvre non-payées
Dans une interview accordée à Mutations en mars dernier, Marie-Solange Mbang epse Efon, ingénieur de conception du génie civil et directeur de l’urbanisme, de l’architecture et du cadre de vie à la communauté urbaine de Yaoundé, a donné des explications qui situent mieux sur la crise actuelle. « D’un point de vue financier, l’Etat s’était engagé à payer, pour ce qui est de Yaoundé, une partie des prestations pour l’enlèvement des ordures. L’autre partie est supportée par la communauté urbaine. Sauf que, entre-temps, la communauté urbaine a quatre prestataires qui travaillent pour l’enlèvement des ordures. Et sur les quatre, seule Hysacam est payée par l’Etat du Cameroun ; les autres ne sont pas payés par l’Etat, tout simplement parce qu’au niveau des paiements, le ministère des Finances ne fait pas la part des choses. Il continue de payer Hysacam comme s’il s’agissait d’une subvention à cette entreprise, alors qu’il s’agit plutôt d’une quote-part de l’Etat pour un travail fait », a-t-elle regretté.
Le haut responsable de la communauté urbaine parle bien de 4 prestataires contractualisés au niveau de cette administration, et non pas seulement 2. En effet, les 2 autres qui ne sont pas mentionnés par la Minhdu sont des entreprises qui assurent la maîtrise d’œuvre. Elles ne sont pas payées, or, le Code des marchés publics en vigueur dispose prévoit qu’il y ait une main d’œuvre privée pour des marchés d’une certaine taille. Il faut dire que, outre le problème lié au renouvellement des contrats des prestataires, l’offre d’enlèvement des déchets ménagers est aujourd’hui en déphasage la production de la ville. « Le volume des ordures a augmenté de manière exponentielle. Les contrats ont été signés il y a 5 ans, avec un volume de déchets déterminé, avec une population déterminée. 5 ans après, la population ayant augmenté, il faut également augmenter le volume de financement. On ne peut pas rester au statu quo. On a justement l’impression que la ville est bondée de déchets parce que nous ne payons pas pour tous les déchets produits ».
Dans le détail, les contrats signés il y a 5 ans prévoient en volume la collecte de 1200 tonnes de déchets par jour. La communauté urbaine avoue qu’à l’époque même, le volume des déchets produits quotidiennement tournait déjà autour de 2300 tonnes. « Aujourd’hui nous sommes autour de 2600 tonnes par jour, or, les deux opérateurs chargés de l’enlèvement ne collectent que 1200 tonnes. D’où l’Etat d’insalubrité que nous observons ! On a atteint un niveau où s’il faut que la ville soit propre, on doit augmenter l’enveloppe financière », ajoute Marie-Solange Mbang epse Efon. A l’époque, c’est-à-dire, en 2019, l’enveloppe cumulée de l’Etat et de la communauté urbaine tournait autour de 5 milliards Fcfa par an pour le ramassage des déchets. « Donc, s’il faut couvrir aujourd’hui 80% de la collecte des ordures dans la capitale, il faudrait mettre à disposition 15 milliards Fcfa », conclut-elle.

