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Décryptage : pourquoi Actis sort du capital de la compagnie d’électricité Eneo

A la suite d’une demande de retrait du fonds d’investissement britannique de l’actionnariat d’Eneo, l’Etat se prépare à renationaliser le distributeur de l’énergie électrique au Cameroun, privatisé il y a 22 ans. Tentative de décryptage d’une décision prise dans un contexte de haute tension dans le secteur de l’électricité.

Publiée lundi 27 novembre 2023 à 19:59:50Modifiée mardi 28 novembre 2023 à 10:22:54Temps de lecture 8 minPar EcoMatin

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Le 22 novembre 2023, le ministre des Finances a présidé une réunion du comité interministériel chargé de la conduite de l’opération de rachat des 51% d’actifs détenus par le fonds d’investissement britannique Actis dans la compagnie d’électricité Eneo. A la sortie de cette rencontre, Louis Paul Motazé a annoncé l’ouverture prochaine des discussions entre les deux actionnaires majoritaires de cette entreprise (l’Etat du Cameroun détient 44% du capital). Cette étape, dont on ne peut pas présumer de la durée, aboutira à la signature d’un protocole d’accord transactionnel. Ce qui permettra à l’Etat du Cameroun de reprendre à son compte une activité concédée aux privés depuis 22 ans.

Lire aussi : Renationalisation d’Eneo : pourquoi Paul Biya replace Louis Paul Motaze au centre du jeu

Ce retour de l’Etat dans la production et la distribution de l’énergie électrique au Cameroun, apprend-on de sources proches du dossier, est consécutive aux difficultés que vit actuellement le secteur de l’électricité. Ces difficultés, devenues structurelles, ont eu le don d’échauder le fonds d’investissement Actis, qui a pourtant manœuvrer il y a quelques années pour obtenir une prorogation de la durée de sa concession. Requête validée par le gouvernement, qui avait prorogé de 10 ans le bail de l’investisseur britannique au Cameroun, repoussant la fin de sa concession à 2031, au lieu de 2021.

Mais pour Actis, cette durée de prorogation est insuffisante. « Il avait été demandé au gouvernement une progation de la concession de 20 ans pour avoir le temps nécessaire, afin d’effectuer des emprunts de longs termes et réaliser les invesissements colossaux qui s’imposent dans le secteur de l’électricité camerounais aujourd’hui. Mais, l’Etat n’a consenti à donner qu’une prorogation de 10 ans, ce qui est insuffisant pour se déployer efficacement dans la recherche des fianncements longs, réaliser les investissements et éventuellement pouvoir les amortir», explique-t-on chez Actis.

Lire aussi : Restructuration d’Eneo : la thérapie de choc du gouvernement

Ligne de fracture

Au regard de cette situation, apprend-on, l’investisseur britannique a officiellement décidé de plier ses bagages, 8 ans avant la fin de la concession. « En juin 2023, Actis a notifié l’Etat du Cameroun de sa volonté de se retirer de l’actionnariat d’Eneo, suite à la perte de la valeur de son actif au Cameroun. Cette décision est une opportunité pour l’Etat de racheter les actifs d’Actis dans Eneo, sans que les parties aient recours à un litige », renseigne une source bien informée. En effet, en plus de la durée de la concession prorogée, qui n’a pas satisfait les attentes d’Actis, les rapports sont devenus orageux depuis quelques années entre l’Etat et le concessionnaire de la distribution de l’électricité au Cameroun.

La ligne de fracture entre les deux partenaires apparaît clairement dans une correspondanvce adressée le 14 avril 2023 au Premier ministre, Joseph Dion Ngute, par David Grylls. Dans cette lettre débarrasée de formules diplomatiques, le patron d’Actis réclame à l’Etat un paiement de 186 milliards de FCfa, au risque de traîner le pays en justice pour « rétention illégitime » de ses liquidités. « (…) Cette conduite doit cesser. Nous réitérons qu’Actis soutiendra Eneo dans la recherche de solutions, y compris l’arbitrage dans le cadre des accords de concession ou dans tout autre instance appropriée, si cela s’avère nécessaire. Actis vous rappelle qu’elle jouit de ses propres droits en tant qu’investisseur protégé, en vertu de l’Accord pour la promotion et la protection des investissements conclut entre le Royaume-Uni et le Cameroun en 1982 (le Traité). Les intérêts d’Actis dans Enéo sont des investissements protégés, en vertu dudit Traité. Actis n’hésitera pas à faire valoir les protections substantielles qui lui sont accordées en vertu de ce Traité, pour assurer la sauvegarde de ses investissements, que ce besoin résulte de l’incapacité de l’État à remédier à la crise de liquidité actuelle ou de tout usage illégitime des prérogatives souveraines au détriment d’Actis et/ou d’Enéo », menace le patron d’Actis dans la lettre.

Lire aussi : Energie électrique : l’Etat veut racheter la société Eneo aux mains du britannique Actis

A la vérité, depuis des années, l’Etat du Cameroun est devenu un boulet pour la compétitivité d’Eneo et de l’ensemble du secteur de l’électricité. Du fait de l’accumulation des impayées, au 30 septembre 2023, Eneo réclame à l’Etat et aux entités publiques une dette en cours de consolidation et de vérification, d’un montant d’environ 234 milliards FCfa, apprend-on de sources proches du dossier. La rétention prolongée de cette trésorerie, dont a pourtant besoin la compagnie d’électricité, la contraint à recourir régulièrement à des prêts bancaires de court terme, pour financer son fonctionnement au quotidien. Selon le rapport 2022 de la société, le volume de crédits de trésorerie contracté par Eneo a atteint 140 milliards FCfa en 2022. Ce qui oblige cette entreprise, pourtant déjà financièrement exsangue, à rechercher chaque mois environ 18 milliards FCfa pour honorer ses engagements auprès des banques.

Une dette fournisseur colossale

Mais, il n’y a pas que les banques. A cause des impayés de l’Etat et ses démembrements, arriérés dont le volume ne cesse d’augmenter au fil des mois, malgré quelques apurements sporadiques, Eneo ne parvient même plus à payer ses fournisseurs. Exaspéré par le non-paiement par Eneo de sa facture du mois d’octobre 2023, d’un montant de 8,2 milliards FCfa, auquel il faut ajouter des arriérés estimés à environ 60 milliards FCfa, Globeleq, fournisseur indépendant d’électricité grâce à ses centrales de Kribi et de Dibamba, a dû arrêter ses équipements le 31 octobre 2023. Plongeant le pays dans les délestages pendant près d’une semaine. Et contraignant l’Etat et ses démembrements à se secouer, en débloquant près de 6 milliards FCfa pour baisser la tension devenue quasi-permanente dans le secteur de l’électricité au Cameroun.

Cependant, jusqu’ici, ces actions ponctuelles des pouvoirs publics n’ont pas encore réussi à sortir Eneo de la spirale de l’endettement vis-à-vis de ses fournisseurs. Au point où, malgré l’opération qui a permis à l’Etat de verser à Eneo 182 milliards FCfa entre fin 2021 et début 2022, paiements qui ont aussitôt été redirigés par la société d’électricité vers ses fournisseurs, la dette fournisseur d’Eneo s’élève encore à environ 336 milliards FCfa au 31 décembre 2022, soit 48% de la dette globale de l’entreprise estimée à 700 milliards FCfa.

Lire aussi : Secteur de l’électricité : Eneo réclame 150 milliards à l’Etat à fin juillet 2022

Parmi les entreprises qui réclament des impayés à Eneo, l’on retrouve même des sociétés d’Etat. Il s’agit, par exemple, de la Société nationale de transport de l’électricité (Sonatrel), de l’Agence de régulation du secteur de l’électricité (Arsel), ou encore d’Electricity Development Corporation (EDC), etc. En effet, à côté des fournisseurs privés tels que Globeleq et bien d’autres, toutes les entreprises publiques citées plus haut payent un lourd tribut face aux difficultés financières d’Eneo, contribuant ainsi à fragiliser davantage le secteur de l’électricité au Cameroun. D’où l’exaspération d’Actis, qui se meut tant bien que mal dans cet écosystème toujours sous haute tension depuis bientôt 10 ans.

A LIRE AUSSI

  • Eneo cherche 210 milliards de FCFA pour poursuivre son programme d’investissements
  • Litige: Actis somme le Cameroun de lui payer 186 milliards avant vendredi

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