L’Etat de l’Afrique. Il va falloir s’habituer à ce label ambitieux. On connaissait L’état du Monde, un récapitulatif annuel publié sous forme de collectif par Les éditions La Découverte. On connaît aussi Le Bilan du monde, une reprise de certains articles publiés dans les colonnes du journal éponyme au cours de l’année. Après des années de parution assidue, L’état du monde a mis la clé sous le paillasson. Les éditions La Découverte ayant abandonné le projet, l’équipe à Bertrand Badie et Dominique Vidal a élu domicile aux éditions Les Liens qui Libèrent (LLL), avec une nouvelle série dénommée Le monde d’après. La plus récente des parutions de cette série, intitulée L’heure du Sud, porte comme sous-titre L’invention d’un nouvel ordre mondial, a vu le jour le 23 octobre 2024.
Début avril 2024, Maurice Simo Djom a fait une remarquable incursion dans le domaine de l’analyse géopolitique, avec la parution sur Amazon de L’Etat de l’Afrique 2024, une somme encyclopédique qui se veut « une boussole et un thermomètre pour ceux qui veulent comprendre l’Afrique sans filtre ». Il ne s’agit pas d’un livre comme les autres, mais d’un rendez-vous annuel avec lequel l’auteur entend tutoyer les sommets et challenger les labels tels que Le monde d’après. L’édition inaugurale revient sur les faits marquants de l’année 2023 et établit une courte prospective qu’autorise la vision africaine des interactions africaines et extra-africaines.
Dans l’avant-propos, l’auteur regarde son projet avec défiance ; il parle de « fardeau » sur un ton fébrile : « Un projet annoncé de cette façon suscite néanmoins des inquiétudes quant à sa pérennité. Il est porté sur les fonts baptismaux avec une ambition élevée autant du fait de l’étendue de son champ de vision que de sa périodicité qui se veut annuelle. Il s’agit proprement d’un fardeau qu’une seule personne ne saurait porter durablement, fût-elle son géniteur. »
A la fin du volume qui compte 308 pages, l’auteur maintient son anxiété bien qu’il parle désormais de « défi » et non de « fardeau » : « J’espère enfin qu’à l’avenir, ce défi disposera de ressources nécessaires et suffisantes pour passer le cap d’une structuration adéquate. Je pressens bien la difficulté qu’il y aura à tenir le cap et à maintenir le rythme ainsi que la densité en l’absence d’appuis conséquents ».
Il faut croire que les inquiétudes de cet agitateur d’idées imprévisible sont justifiées. D’un côté, aussi longtemps que l’on regarde dans le rétroviseur, il n’y a nul souvenir d’un projet d’une telle ampleur pensé et conduit sur le long terme par une seule personne.
En Afrique, le seul travail équivalent connu dans le champ de la géopolitique est le rapport annuel publié par le think tank marocain The Policy Center for The New South (PCNS). Ici, les analyses sont le fait d’une trentaine d’auteurs pour la plupart issus de l’Afrique maghrébine qui travaillent avec des collègues issus de l’Afrique subsaharienne à redonner la parole au Sud afin que cette région parle de ses défis et mène elle-même la réflexion en vue d’y trouver des solutions.
De l’autre, la densité de l’édition inaugurale de L’Etat de l’Afrique 2024 est sans commune mesure. Le rendu est un mélange de plusieurs registres : la profondeur historique, l’obsession de l’évidence chiffrée, précisée et datée et enfin l’analyse fonctionnaliste. Dans l’ouvrage, rien n’est laissé au hasard. Une illustration : prenant appui sur les 220 ans de la bataille de Vertières, l’auteur se livre à une impressionnante conceptualisation de « la vengeance géopolitique », embrassant plusieurs jalons de deux siècles d’une histoire marquée par la malédiction de la victoire.
De façon concrète, ce travail est fondé sur sept piliers que nous avons baptisés les sept travaux d’Hercules : le dossier de l’année qui pour l’édition 2024 est consacré à « la bataille de Niamey » ; l’Afrique dans le monde ; guerres/conflits/crises/rivalités ; la démocratie ; l’intégration ; l’économie et, enfin, mémoire/identités/imaginaires. Les sept piliers sont autant de dynamiques que l’on retrouve dans le logo du projet, symbolisées par 7 étoiles. A côté des sept étoiles du sceau, quelques gouttes d’encre, ce sont là les résidus, la marge, l’annexe... Dans le livre, l’annexe est intitulé le reste du monde : le Moyen-Orient, les USA, l’Europe, l’Amérique latine, etc.
Construire des liens entre les peuples africains
Ce n’est pas seulement l’étendu des domaines embrassés qui inquiète, c’est aussi le fait d’avoir inclus des domaines difficiles à saisir à l’instar des imaginaires et des représentations. Ce que Bertrand Badie appelle les « appropriations politiques ». Quand on ajoute à cela l’approche bienveillante qui consiste à opposer une géopolitique des liens entre peuples à une géopolitique du cynisme tant pratiquée à l’échelle internationale, on a de quoi s’inquiéter de sa faisabilité : « Ce projet de connaissance inscrit l’Afrique dans le monde et intéresse le monde à une compréhension décomplexée de l’Afrique. Il s’agit de construire des liens entre les peuples africains, d’une part, et d’autre part, entre l’Afrique et le reste du monde. Sur le plan épistémologique, cela se traduit par l’établissement des liens entre peuples, territoires, institutions et imaginaires. Ce projet défend la pluralité des visions [...] Le projet ne revendique donc pas que les Africains se prononcent SEULS sur leur vécu. Il plaide pour que les Africains se prononcent AUSSI sur leur vécu. »

Cette promesse annoncée dans l’avant-propos a donné lieu à des fleurs tout au long des pages. Entre questions sécuritaires, rivalités institutionnelles, quêtes mémorielles, positionnement vis-à-vis de la tendance mondiale au multipolaire, Maurice Simo Djom saisit une Afrique qui en 2023 a été au cœur de l’actualité avec des coups d’Etat au Niger et au Gabon ; qui a vu, en fin d’année, l’armée française quitter le Niger la queue entre les jambes, en même temps que des banques françaises se retiraient du marché africain... Tout cela et bien d’autres, Maurice Simo Djom en parle avec dextérité, privilégiant dans sa démarche d’investigation autant que dans sa tonalité, le point de vue et les intérêts de l’Afrique.
Le talent de narrateur ne fait pas l’ombre d’un doute. Celui d’analyste sachant relier les items les uns aux autres pour faire sens encore moins. Toutefois, la démarche solitaire dont fait preuve l’auteur interroge. Après avoir exprimé son inquiétude quant à la pérennité de son projet, au regard de l’étendu du champ d’investigation et de la périodicité resserrée, le géopolitiste a appelé, sur le ton charismatique à la transformation de son projet à l’échelle d’une institution : « Ayant transformé l’intuition en projet et ensuite élaboré un spécimen, je m’attends à présent à collaborer avec des personnes compétentes pour que le projet devienne une institution établie, avec ce que cela nécessite de ressources et d’organisation. »
Après avoir multiplié des incursions dans le domaine de la géoéconomie, Maurice Simo Djom annonce, par ce projet, s’installer dans le cœur de la géopolitique pour la durée. Mais comme il l’a dit lui-même, le succès de son projet ne repose pas entièrement sur ses seules épaules.

