Un tiers des boissons alcoolisées vendues à Yaoundé contient du méthanol à des niveaux dangereux, selon une étude du Centre Pasteur menée en collaboration avec le département de biochimie de l’Université de Yaoundé I et l’Institut de recherche agronomique pour le développement (IRAD). Cette enquête scientifique conduite sur 6 ans révèle que plus d’un tiers des spiritueux, vins et boissons locales vendus dans la capitale dépassent les limites de méthanol tolérées par l’Union européenne. Certaines bouteilles de whisky atteignent jusqu’à 415 mg/L, soit huit 8 cette norme. Derrière ce constat scientifique se cache un scandale politique et sanitaire : le Cameroun ne dispose d’aucun cadre juridique encadrant la production, la distribution et la qualité de l’alcool. Résultat : les consommateurs trinquent, au sens propre.
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En théorie, l’ingestion ponctuelle de ces produits ne provoque pas toujours une intoxication aiguë. Mais, insistent les chercheurs, une exposition chronique à de faibles doses entraîne à long terme des lésions irréversibles : troubles digestifs, atteintes neurologiques, altération de la vision, voire cécité ou mort. Autrement dit, le risque n’est pas spectaculaire, mais insidieux. Dans les pays où la consommation d’alcool est encadrée, des normes précises fixent les seuils admissibles de méthanol et d’autres contaminants. L’Union européenne, l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV) ou encore la NAFDAC nigériane imposent des standards stricts, assortis de contrôles réguliers et de sanctions.
Au Cameroun, rien de tel. Aucune norme nationale ne définit les limites autorisées, aucune loi spécifique n’encadre la production artisanale ou industrielle, et les contrôles de qualité sont quasi-inexistants. Pire, l’étiquetage est marqué par des incohérences inquiétantes : 39% des vins testés ne comportaient pas de numéro de lot, certains producteurs allant jusqu’à attribuer le même numéro à plusieurs marques différentes. Cette absence de traçabilité ouvre un boulevard aux fraudeurs et prive les consommateurs de toute garantie sur ce qu’ils consomment.
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Les conséquences de cette dérégulation sont multiples. Sanitaires, d’abord. Dans un pays où l’alcool est l’une des substances les plus consommées, l’exposition prolongée au méthanol pourrait alourdir considérablement le fardeau des hôpitaux déjà saturés. « Les effets du méthanol touchent principalement le système nerveux central et les voies visuelles », rappelle le rapport, alertant sur le risque d’une crise sanitaire larvée. Économiques ensuite. Les boissons locales comme le vin de palme ou l’odontol dépassent régulièrement les seuils fixés par la NAFDAC au Nigeria. Résultat : impossibilité d’exporter légalement ces produits, ce qui prive les producteurs d’un débouché international et l’État de recettes fiscales potentielles. Le marché informel, en plein essor, prospère ainsi à l’abri de toute régulation. Sociaux, enfin : la prolifération de spiritueux frelatés bon marché rend l’alcool dangereux facilement accessible aux jeunes et aux classes populaires. Sans cadre légal, la banalisation d’une consommation précoce et massive accroît les risques de dépendance et de violences liées à l’alcool.
Cette situation éclabousse l’ensemble de la chaîne : des producteurs qui négligent le contrôle qualité, aux distributeurs qui écoulent des produits douteux en toute impunité, en passant par les autorités de contrôle et les législateurs qui n’ont pas encore jugé nécessaire d’adopter une loi spécifique. L’État se prive ainsi d’un outil essentiel de santé publique, mais aussi d’une source de revenus significative à travers une fiscalité mieux organisée du secteur. La publication de l’étude du Centre Pasteur constitue un avertissement clair : l’absence de cadre juridique sur l’alcool au Cameroun n’est plus tenable. Sans réforme urgente, le pays s’expose à une « épidémie silencieuse » d’intoxications chroniques, dont les effets se feront sentir sur plusieurs générations.
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Face à l’ampleur du problème, l’instauration de normes nationales, l’alignement sur les standards internationaux et la mise en place de contrôles rigoureux apparaissent comme des priorités. Le ministère de la Santé publique, le ministère du Commerce et le Parlement sont interpellés. Faute d’agir, la santé publique camerounaise paiera le prix fort, dans l’indifférence générale.
C’est la première enquête de ce type au Cameroun. D’après les chercheurs du Centre Pasteur, ces données posent les bases d'une recherche plus vaste sur la contamination au méthanol dans le pays. Les résultats plaident également en faveur de la mise en œuvre de contrôles réglementaires systématiques.

