La situation très tendue qui régnait depuis quelques jours entre le top management de la Société sucrière du Cameroun (Sosucam) et ses quelques 3000 manœuvres agricoles, sur les sites de Mbandjock (depuis le 27 janvier) et de Nkoteng (depuis le 29 janvier), a dégénéré ce mardi. Vers 8h, un violent affrontement a éclaté à un point de rassemblement où les ouvriers, en grève depuis 8 jours, observaient un sit-in dans le cadre de l’opération « champs morts » qu’ils ont lancée pour réclamer outre le rétablissement de leurs échelons après que la société a décidé de les rétrograder « sans explications » lors de la campagne sucrière 2022-2023, le retour de l’ancien système de paie. Cet ancien système prévoit le paiement de la quinzaine au plus tard le 20 de chaque mois, et celui de la mensualité au plus tard le 05. Depuis le quatrième trimestre 2024, l’entreprise avait, invoquant des raisons de trésorerie, réaménagé ce mode de paie. Depuis, le salaire est payé en une mensualité à partir du 10 de chaque mois. Ce réaménagement insupporte les ouvriers qui doivent en plus attendre au moins 72h avant de toucher leur paie virée via les guichets de banques.
Or, sous l’ancien système, des agents étaient mobilisés sur place pour faire de la billetterie. Comment cette grève apparemment banale a pu virer à l’affrontement avec les forces du maintien de l’ordre et à des scènes d’émeute ? Ce mardi, l’escouade de gendarmes et de policiers qui avait été mobilisée pour contenir tout débordement auraient essayé de faire embarquer de force certains manœuvres agricoles dans les camions censés les transporter vers les champs. Ceux-ci ont opposé une vive résistance aux hommes en tenue qui n’ont pas hésité à leur balancer des bombes lacrymogènes. En réponse, les ouvriers qui étaient en très grand nombre se sont mis à les caillasser. Sur ces entrefaites, les forces du maintien de l’ordre ont surréagi en tirant à balles réelles sur les ouvriers en furie. L’un d’eux tombera sous leurs balles, mettant le feu aux poudres.
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S’en suivront des scènes de guerre entre les éléments des forces du maintien de l’ordre et les ressortissants du grand Nord, en l’occurrence, qui ont perdu tout contrôle après que « leur frère » a été atteint mortellement. Le mort à déplorer est en effet un ressortissant de l’ethnie Massa de l’Extrême-Nord. Cette communauté constitue, avec l’ethnie sœur Toupouri, le gros de l’effectif des coupeurs de cannes de cette entreprise agroindustrielle. Un haut responsable de la Sosucam que nous avons contacté déclarera que l’intervention des équipes anti-émeutes de la police et de la gendarmerie ce matin était d’abord et avant tout une question d’ordre public, les événements s’étant déroulés hors des installations de la société où les ouvriers avaient organisé leur mouvement. Seulement, la place sur laquelle l’émeute s’est déclenchée est un point de rassemblement des ouvriers. Notre source nie toute tentative du top management de la société de faire travailler les ouvriers de force.
Elle affirme, au contraire, que toutes les démarches ont été entreprises de ce côté en vue d’un apaisement. Pas moins de 5 réunions auraient été tenues avec les partenaires sociaux, notamment avec les 5 syndicats régulièrement constitués au sein de la société. A travers un communiqué, le directeur général de la Sosucam, Jean-Louis Liscio, informe « l'ensemble des collaborateurs qu'à la suite d'une nouvelle concertation tenue ce dimanche 02 février 2025 avec les représentants désignés de nos collaborateurs coupeurs de Mbandjock, les présidents de syndicats et délégués du personnel, en présence des forces de maintien de l'ordre » et appelle à la reprise du travail.
Il tente de calmer le jeu, en assurant que l’essentiel des revendications a été pris en compte. Les dates de paiement des salaires et acomptes sont fixées ainsi : le 05 du mois M+1, pour le salaire du mois de paie M ; le 20 du mois M, pour les acomptes. « Cette mesure prend effet à compter du paiement des acomptes et salaires du mois de février (20 février pour les acomptes et 5 mars pour les salaires) », ajoute Jean-Louis Liscio. Cette mesure peine à calmer les ouvriers qui considère qu’à l’approche du mois de mai qui marquera la fin de campagne sucrière ouverte en novembre dernier, ils toucheront très de salaires avec ce système.
Pour faciliter le retrait des acomptes auprès des opérateurs de téléphonie mobile (en lieu et place des banques), la direction générale annonce avoir obtenu l'installation de guichets mobiles dans le périmètre sucrier durant la période de paiement des acomptes. « Les structures financières de Mbandjock et Nkoteng en charge des paiements des salaires des ouvriers de Sosucam seront reçues par la direction générale afin d'exiger un meilleur accueil et traitement des travailleurs Sosucam clients. Il s'agira également de s'assurer que ces structures financières respectent les dates de paiement des salaires ».
Le Syndicat des travailleurs saisonniers de la filière canne à sucre (Strascas), que la direction de Sosucam dit ne pas reconnaître au sein de l’entreprise reste vent debout malgré ces mesures d’apaisement. Elle dit maintenir ses revendications concernant l’ajustement immédiat des catégories et échelons des travailleurs conformément à ce qui existait avant la campagne 2023-2024, l’adoption d’une grille salariale tenant en compte les avancements automatiques et le retour du système de paie automatique du 5 et du 20 de chaque mois. « Il s'agit d'un communiqué dans lequel les travailleurs saisonniers et le Strascas ne se reconnaissent pas. Ces résolutions ne nous conviennent qu'à moins de 15%, et nous ne savons de quelle réunion parle le Dga dans son communiqué », réagit le syndicat, qui appelle à l’Union des forces ouvrières. La situation qu’EcoMatin suit très attentivement reste très confuse dans les deux villes sucrières.

