Conjoncture
A la Une

Sylvain Kakou : « Un secteur privé plus fort pourrait permettre de stimuler la croissance et créer plus d’emplois au Cameroun »

Selon un nouveau rapport publié par IFC et la Banque mondiale, le Cameroun pourrait créer de nouvelles sources de croissance économique et stimuler son développement en renforçant la participation du secteur privé dans son économie, notamment dans les secteurs du transport et des banques, en diversifiant son secteur agro-industriel et en saisissant les opportunités offertes par l'urbanisation. Le rapport, « Diagnostic du secteur privé (CPSD) du Cameroun », passe au crible les défis et les opportunités liés au développement du secteur privé au Cameroun et propose une feuille de route visant à permettre au pays de créer un environnement plus propice à la croissance, à l'investissement et à la création d'emplois. EcoMatin décrypte ce rapport avec Sylvain Kakou, le représentant régional d’IFC pour le Cameroun.

Quel est le mécanisme d’évaluation qui a guidé le diagnostic pays sur le secteur privé camerounais présenté ?

Le « Diagnostic du secteur privé (CPSD) du Cameroun » passe au crible les défis et les opportunités liés au développement du secteur privé au Cameroun. Il propose une feuille de route visant à permettre au pays de créer un environnement plus propice à la croissance, à l’investissement et à la création d’emplois. En termes de méthodologie, les secteurs prioritaires et principales contraintes transversales ont été explorées en consultation avec le gouvernement et les acteurs du secteur privé au Cameroun lors de deux missions ainsi qu’avec les experts sectoriels de la Banque mondiale et d’IFC. L’identification des priorités s’est également appuyée sur une analyse de données utilisant deux approches. D’une part, la comparaison des performances du Cameroun avec des pays pairs (comparateurs régionaux, structurels et aspirationnels). D’autre part, nous avons évalué l’impact potentiel de chaque secteur productif sur la croissance et l’emploi combiné à une évaluation de la faisabilité de réformes réduisant les contraintes qui se posent à chaque secteur.

Quels sont, d’après vous, les principaux freins à une croissance soutenue au Cameroun ?

Un secteur privé plus fort pourrait permettre de stimuler la croissance et créer plus d’emplois au Cameroun. Mais pour atteindre cet objectif, il est crucial d’accélérer les réformes favorables au développement du secteur privé. Notamment en termes de fiscalité, de facilitation du commerce, d’accès à la terre et à la propriété. Tout cela pourrait avoir un impact immédiat sur les entreprises et le développement. La pression fiscale par exemple compte parmi les principales contraintes qui pèsent sur les entreprises et créent de l’incertitude autour des décisions d’investissement. Par ailleurs, une meilleure utilisation des terres pourrait être la base sur laquelle construire une économie plus forte. L’acquisition et la garantie du droit de la propriété pour les terres font partie des principales doléances de plusieurs secteurs économiques essentiels à la croissance future du Cameroun, qu’il s’agisse des terres agricoles et forestières (bien que pour ces dernières, une législation solide soit déjà en place) ou pour les terrains en zones urbaines.

Le Groupe de la Banque mondiale est-il favorable à une intervention maîtrisée de l’État dans les secteurs productifs, au profit du secteur privé ?

Effectivement il est essentiel de repenser la balance public-privé. Avec 75 % de sociétés publiques à vocation commerciale, la présence de l’État dans les secteurs productifs est considérable, notamment dans les secteurs des transports, de la banque, de l’agriculture, des services publics (télécommunications, transmission d’électricité, etc.), de l’industrie manufacturière (aluminium, textile), et du pétrole et du gaz. Dans ces seuls secteurs, les recettes des sociétés d’État représentent 14 % du PIB et certaines d’entre elles sont les plus gros employeurs formels du pays. La situation financière de plusieurs de ces entreprises publiques est délicate, ce qui crée des risques budgétaires croissants. Des améliorations dans les services-clés évoqués ci-dessus sont nécessaires pour que le Cameroun puisse tenir les promesses de son potentiel et réaliser la transformation économique qui permettra une croissance davantage inclusive et résiliente. Une participation accrue du secteur privé dans ces secteurs contribuerait à stimuler l’innovation, la productivité et la prestation de services.

Malgré la mise en œuvre depuis 2010 du DSCE, depuis 2020 de la SND 30, et malgré les appuis ou concours financiers émanant des bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux du Cameroun, l’économie locale peine à se transformer. Quelles en sont les raisons principales, selon le Groupe de la Banque Mondiale ?

Au Cameroun, vingt années de croissance stable, de politiques macroéconomiques judicieuses, de stabilité politique et d’une dotation favorable en ressources naturelles ont accru la prospérité sans toutefois entraîner une véritable transformation économique ou une accélération significative de la croissance. Une des raisons qui peut être avancée est le fait les industries camerounaises servent principalement le marché local, et le pays n’a pas réussi à développer une participation significative dans les chaînes de valeur internationales, et peut-être plus important encore, n’a pas réussi à diversifier ses exportations. La compétitivité des industries camerounaises reste à améliorer. Le pays s’est souvent appuyé sur une stratégie d’industrialisation par la substitution aux importations pour maintenir la rentabilité des producteurs locaux. Les exportations du Cameroun sont principalement constituées par le pétrole et le gaz, les dérivés du bois, le cacao et la banane. Malgré le fort potentiel de l’agriculture, la plupart des secteurs agricoles stagnent, à l’exception des progrès récents dans le secteur du cacao.

Le secteur privé camerounais remplit-il pleinement son rôle de moteur de la croissance en faveur d’une économie dynamique, compétitive et diversifiée ?

Pas autant qu’il le devrait. Si la tendance globale est positive, il y a des signes de manque de dynamisme structurel du marché au sein du secteur privé, les entreprises étant en moyenne plus âgées (20,8 ans) que dans les autres pays d’Afrique subsaharienne (14,6 ans). L’investissement privé brut s’est établi en moyenne à environ 19 % du PIB entre 2014 et 2019, mais doit augmenter drastiquement pour que le pays atteigne ses ambitieux objectifs de développement formulés dans sa Vision 2035. Comme expliqué plus tôt, il est crucial de réduire le poids de l’Etat dans les entreprises à vocation commerciales et mettre en place des reformes clés favorables à l’épanouissement du secteur privé.

Quelles solutions préconise le Groupe de la Banque mondiale pour une accélération de la croissance au Cameroun ?

Sans amélioration des conditions pour le secteur privé, une participation plus active dans les chaînes de valeurs internationales et régionales, le Cameroun ne parviendra pas à atteindre les objectifs de sa stratégie de développement 2021-30 et devenir un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure. Le CPSD, qui est en phase avec la Stratégie nationale de développement 2021-2030 (SND30) du Cameroun qui entend faire du secteur privé le principal moteur de la croissance économique du pays, préconise de renforcer la participation du secteur privé dans l’économie du pays, notamment dans les secteurs du transport et des banques, de diversifier le secteur agro-industriel et de saisir les opportunités offertes par l’urbanisation.

Comme expliqué plus tôt, une participation accrue du secteur privé dans les secteurs où la présence de l’État est actuellement importante, notamment les transports, la banque, l’agriculture, les TIC, l’énergie, l’industrie manufacturière et le pétrole et le gaz, contribuerait à stimuler l’innovation, la productivité et la prestation de services.

Le Cameroun offre l’une des bases de production agricole les plus diversifiées d’Afrique et l’augmentation de la participation du secteur privé dans les cultures d’exportation telles que le cacao, l’huile de palme et la banane est essentielle pour sortir des millions de personnes de la pauvreté et accroître l’inclusion de l’économie.

Bien qu’il soit essentiel de soutenir l’agriculture, c’est dans les villes qu’une grande partie de la richesse future du Cameroun sera générée. Douala et Yaoundé représentent déjà 44 % du PIB du pays, et l’on estime que les villes camerounaises sont presque deux fois plus productives que le reste du pays. Toutefois, pour que les grandes villes camerounaises, qui connaissent une expansion rapide, puissent atteindre leur plein potentiel, d’importants investissements privés dans les infrastructures urbaines sont nécessaires, notamment dans l’éducation, la construction et l’immobilier, et l’économie numérique.

Pouvez-vous nous présenter le portefeuille de projets mis à jour d’IFC au Cameroun? Ainsi que le volume de financement à date ?

Le portefeuille de l’IFC au Cameroun s’élève à ce jour à 205 millions de dollars. Notre stratégie pour le Cameroun vise à générer des opportunités pour améliorer l’infrastructure numérique, soutenir les chaînes de valeur agricoles, améliorer l’accès des MPME au financement et répondre aux besoins en infrastructures d’une population de plus en plus urbaine. L’engagement de l’IFC dans le secteur de l’énergie s’est traduit par le financement de deux producteurs indépendants d’électricité (IPP). Au-delà de l’énergie, l’IFC s’est concentré sur l’accès au financement pour les MPME en fournissant des financements commerciaux et des facilités de partage des risques. L’IFC a aussi contribué à soutenir les réformes pour améliorer le climat des affaires, notamment en renforçant le dialogue public-privé.

Afficher plus

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page