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Transports: au-delà de l’affaire Touristique Express, l’Etat, otage du secteur privé

Le monopole créé par l’absence de structures publiques dans ces domaines, la quasi-inexistence de moyens de transport alternatifs, etc., ont placé les pouvoirs publics en position de faiblesse dans leur mission de régulation.

Publiée mardi 23 mai 2023 à 20:00:21Modifiée mardi 23 mai 2023 à 20:00:24Temps de lecture 7 minPar Simon Pierre Mbarga

touristique

Après 5 jours de suspension de toute activité de transport des personnes à la suite d’un accident d’un de ses bus ayant causé la mort de 15 personnes dans la localité de Garoua-Boulaï (région de l’Est), la compagnie Touristique Express a repris du service sur fond de triomphalisme, le 15 mai dernier, sur toutes ses dessertes. La corporation des transporteurs a fait montre d’une rare apathie, en pesant de tout son poids pour la réhabilitation d’un de ses membres influents, au grand dam des familles des victimes qui n’ont même pas eu le temps de faire leur deuil. De manière officielle et dans une démarche empreinte de sensiblerie (« alléger la sanction sans blesser la sensibilité des familles endeuillées »), le Groupement des transporteurs terrestres du Cameroun (GTT), dont le vice-président n’est autre que le promoteur de Touristique Express, a saisi par correspondance le ministre des Transports, Jean Ernest Masséna Ngalle Bibehe, dès le lendemain de sa décision portant suspension de cette compagnie – le 12 mai – pour demander la levée de cette mesure qui obéissait pourtant à la « procédure normale prévue par la réglementation en vigueur en pareille circonstance », s’était défendu le ministre à travers sa cellule de communication, en réponse aux groupe de pression pro-Touristique Express qui l’ont sévèrement pris en grippe.

Lire aussi : Transport interurbain : la compagnie Touristique Express autorisée à reprendre ses activités 4 jours après sa suspension

Sur fond de chantage politique, le GTT a défendu la réhabilitation de cette compagnie, non seulement « au regard de [sa] situation d’oligopole (…) dans le grand Nord en général et de manière singulière sur les corridors Nkongsamba-Kousseri et Bertoua-Kousseri », mais aussi « compte tenu de la nécessité d’encourager les entreprises citoyennes qui opèrent parfois sur des corridors accidentogènes et moins rentables à l’effet d’accompagner le gouvernement dans ses missions régaliennes, notamment l’offre de transport pour tous ses concitoyens », a écrit le président de ce groupement, Ibrahima Yaya. Dans le fond, il n’a pas tort dans la mesure où Touristique Express contrôle la plus grande part de marché sur les segments Nord-Sud et Sud-Nord, loin devant Danay Express,  National, Alliance, Mistral ou Narral qui sont des transporteurs de très petite taille.

Situation chaotique

Créée en 1999 d’abord sous la forme d’une société à responsabilité limitée (Sarl), Touristique Express a connu une forte croissance, puis s’est agrandie en diversifiant ses activités. Devenue société anonyme depuis 2011, elle gère aujourd’hui un réseau routier long de plus de 1500 km et dessert six régions du Cameroun, notamment l’Adamaoua, le Nord, l’Extrême-Nord, l’Est, le Centre et le Littoral. En 2022, la compagnie revendiquait  le transport d’environ 2 millions de personnes. Il ne fait pas de doute que son absence pendant un mois sur les routes entraînerait une situation chaotique comme l’a soutenu le journaliste Guibaï Gatama, tant elle pourrait « laisser place à des transporteurs occasionnels qui, sans expérience dans le secteur et sur nos routes peu praticables, pourraient causer encore plus de torts aux voyageurs ». Il apparaît clairement, dans cette affaire Touristique Express, que le gouvernement ne dispose pas aujourd’hui d’une certaine marge de manœuvre pour prendre certaines sanctions à l’endroit des acteurs indélicats du secteur des transports.  

Lire aussi : Transport urbain : le gouvernement suspend la compagnie de transport Touristique Express pour un mois

Au-delà de l’affaire Touristique Express, c’est l'Etat qui est pris en otage par le secteur privé, faute pour lui d’avoir développé des moyens de transport alternatifs et du fait d’un investissement insuffisant dans les infrastructures, notamment dans le secteur routier. Et cette réalité ne vaut pas que pour certaines régions enclavées. Dans le secteur aérien, la cadence des dessertes domestiques demeure très faible. Les quelques vols assurés principalement par la compagnie aérienne Camair-Co sont hors de prix pour l’immense majorité des Camerounais, et la compagnie ne dessert pour l’heure que 6 régions sur 10.  Dans le domaine ferroviaire, un train journalier voyage une seule fois par jour sur l’itinéraire Yaoundé-Ngaoundéré, les deux autres régions septentrionales n’étant pas encore traversées par un chemin de fer. Dans le grand Sud, l’Intercity a repris du service avec deux voyages par jour sur l’itinéraire Douala-Yaoundé en 2021 après quatre ans d’absence liée à la catastrophe ferroviaire d’Eseka, qui avait fait des dizaines de morts et de blessés en octobre 2016. C’est dire combien ces deux sous-secteurs sont en friche, du fait d’un manque de vision de l’Etat.

Lire aussi : Transport interurbain : Un nouveau DG nommé à Touristique Express S.A

Cette réalité a créé une situation de monopole pour le secteur privé, notamment dans le secteur des transports terrestres des personnes, qui met l’Etat en position de faiblesse dans sa mission de régulation. Le rétropédalage de Ngalle Bibehe sur le dossier Touristique Express illustre à suffisance cette situation. En la matière, il n’est d’ailleurs pas le premier membre du gouvernement à se dédire. En octobre 2017, son prédécesseur au poste, Edgard Alain Mebe Ngo’o, après avoir suspendu pour une période de trois mois un autre mastodonte du transport terrestre interurbain, Général Express, en l’occurrence, pour son implication dans un énième accident de la circulation ayant causé la mort de 14 personnes sur l’axe routier Yaoundé-Douala , le plus important du pays, était revenu sur sa mesure un mois après. La compagnie était pourtant régulièrement mise à l’index par la gendarmerie nationale et les services du ministère des Transports pour des infractions liées aux excès de vitesse, surcharge, transport clandestin, etc.

Hécatombe

Autant de signes avant-coureurs d’une hécatombe étaient apparus ces derniers temps chez Touristique Express. Après l’accident de Garoua-Boulai, le ministère des Transports a rendu publiques de graves informations sur les excès de vitesse  constatés chez ce transporteur entre le 1er mai et le 30 septembre 2022 sur le seul axe routier Yaoundé-Douala. Sur cette période, la compagnie avait enregistré pas moins de 224 cas. Le top management de l’entreprise a été saisi sur ces écarts de conduite de la part de ses chauffeurs. Sans plus, alors que ces infractions auraient dû valoir des sanctions à l’entreprise et même aux chauffeurs. D’un point de vue global, ce laxisme des autorités sectorielles est en grande partie à l’origine du lourd bilan humain et matériel des accidents de la circulation. En 2022, pas moins de 3000 morts ont été enregistrés sur les routes Cameroun, pour un préjudice financier évalué autour de 200 milliards milliards Fcfa.

A LIRE AUSSI

  • Covid-19 : Touristique Express réduit de 50% le salaire de ses employés
  • Transport urbain de masse: Stecy S.A veut reprendre l’activité malgré la résiliation de son contrat
  • Conjoncture : la Beac pessimiste sur 6 secteurs d’activités au Cameroun au 2nd trimestre

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