Kousseri, 14 octobre 2025. Il est à peine 7h00 qu’un soleil ardant illumine déjà le ciel. La ville, située dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun s’éveille sous un voile de poussière sèche et une odeur tenace d’essence qui flotte dans l’air chaud du Logone. Sur l’une des routes principales qui mènent au marché central, le vent soulève des nuages de sable qui rendent la circulation difficile. À l’entrée de la ville, la station TotalEnergies, unique infrastructure moderne de distribution de carburant, est fermée. Les pompes restent immobiles, les portes cadenassées. Aucun pompiste en vue. Seuls quatre véhicules stationnent dans la cour : trois Land Cruiser immatriculés au Tchad et une vieille Toyota Carina E, silencieux témoins d’une activité interrompue.
Derrière la grille, des bidons vides s’alignent, formant un triste signal de l’arrêt des livraisons. Selon un riverain, l’essence n’est pas arrivée depuis près de deux mois. Seul le gasoil est disponible, mais en quantité dérisoire. Les rares ravitaillements ne suffisent jamais à combler la demande, et s’écoulent en quelques heures.
Lire aussi : Produits pétroliers : Plus de 12 000 litres de carburant de contrebande saisis dans la région de l’Est
À quelques dizaines de mètres, une autre économie prend le relais. Face au supermarché Garoma, Ousmanou, la trentaine, installe son étal improvisé : un comptoir en bois de sept niveaux, où s’alignent des bouteilles plastiques remplies d’un liquide ambré. Au sol, des bidons de 10 et 20 litres s’empilent. C’est du carburant frelaté. Il ajuste un entonnoir métallique et guette les premiers clients. « Il faut vite vendre avant que le soleil ne soit trop haut. Les motos passent tôt. C’est avec ça que je nourris mes enfants », explique-t-il en arrangeant les bouteilles d’un geste mécanique.
Les motos arrivent, une à une. Les conducteurs s’arrêtent, versent un ou deux litres dans leur réservoir, paient 750 FCFA le litre — environ 15 % de moins que le prix officiel de 810 FCFA — et repartent aussitôt, moteurs grondants. À trois mètres de là, Hasan, quadragénaire, décharge quinze bidons de carburant depuis son tricycle. Le trottoir se transforme en un marché parallèle où chaque mètre carré devient un point de vente. Les consommateurs défilent sans interruption, créant un va-et-vient incessant, rythmé par le cliquetis des bidons et le vrombissement des motos. Dans cette chaleur brulante, la survie économique dicte le rythme et impose ses propres règles.
Le carburant provient du Nigeria, affirment les vendeurs. Les livraisons arrivent chaque semaine par camions entiers, souvent la nuit. Dans le nord de la ville, un vaste enclos d’environ 1 000 mètres carrés sert, selon plusieurs témoignages, de dépôt central. D’autres parlent d’un passage régulier par les postes de douane. L’activité est connue de tous, visible en pleine journée, sous le regard des autorités administratives et douanières locales. Certains habitants affirment même que des agents en uniforme sont parfois aperçus lors des opérations d’approvisionnement.
Lire aussi : Cameroun : la suppression totale des subventions aux carburants prévue dès 2026
À Kousseri, le phénomène est devenu ordinaire. Les motos-taxis, principal moyen de transport urbain, ne fonctionnent plus qu’avec ce carburant. Les habitants évoquent toutefois ses effets : moteurs encrassés, consommation excessive, panne fréquente. « Le carburant nigérian ne tient pas longtemps, il s’évapore vite », confie un conducteur, bidon en main, avant de redémarrer.
Dans les quartiers périphériques, des enfants remplissent des bouteilles, des femmes proposent de petits volumes en bordure de route. Le coût du transport a augmenté, atteignant 250 FCFA pour de courtes distances. La pénurie officielle et la circulation du frelaté redessinent les habitudes et les marges de survie dans cette ville frontalière où le commerce de l’énergie suit ses propres règles. Le long du fleuve Logone, à la frontière du Tchad, Kousseri carbure désormais au carburant frelaté venu du Nigeria.
Lire aussi : Contrebande : comment le Nigéria inonde le marché Camerounais des produits contrefaits

