Lors de sa prestation de serment, le 6 novembre à Yaoundé, Paul Biya a promis que son gouvernement soumettra au Parlement, en début de septennat, des projets de réformes « permettant un meilleur fonctionnement de l’État grâce à une adaptation de nos institutions aux exigences de notre environnement ». Le président réélu entend manifestement renforcer l’arsenal institutionnel de lutte contre la corruption, qu’il a qualifiée de « l’un des obstacles majeurs au développement économique et social ». Il a réaffirmé sa volonté « d’intensifier la lutte contre ce fléau pour garantir la transparence dans la gestion des ressources publiques ».
Aujourd’hui, le Cameroun ne dispose que d’une Chambre des comptes, rattachée à la Cour suprême. Cette institution contrôle juridictionnellement les comptes publics, juge les comptables et ordonnateurs, et assiste le Parlement par ses rapports sur le compte général de l’État. Mais son manque d’autonomie, la lenteur d’exécution de certaines missions et un cadre juridique restrictif limitent considérablement son efficacité. Les irrégularités financières qu’elle relève demeurent souvent sans suite.
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Le scandale du Fonds spécial de solidarité nationale contre le coronavirus, créé en 2020 et doté de 180 milliards Fcfa, en est une illustration : bien que la Chambre des comptes ait révélé de graves détournements, le dossier s’est soldé en avril 2025 par de simples amendes de 1 à 3 millions Fcfa contre quatre fonctionnaires du ministère de la Santé, loin du « tsunami » annoncé par son président, Yap Abdou, quelques mois plus tôt. Les propos du chef de l’État viennent raviver un vieux débat, celui de la création d’une Cour des comptes autonome, capable de sanctionner plus efficacement les fautes de gestion et de renforcer la confiance des investisseurs.
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Cette réforme est d’autant plus attendue que le Cameroun négocie un nouveau programme avec le Fonds monétaire international (FMI), qui, dans son rapport diagnostic de décembre 2023, relevait des « vulnérabilités critiques » dans la gestion des finances publiques du pays, la passation des marchés et la gouvernance des entreprises publiques. Le Fonds y insistait sur la nécessité de renforcer le cadre juridique et institutionnel, avertissant que « sans ces réformes, aucun progrès significatif ne sera possible ».
La pression est également internationale. Transparency International classe le Cameroun 140ᵉ sur 180 pays en 2023 avec un score de 26/100. La Banque mondiale, pour sa part, estime que corruption, lenteur judiciaire et complexité administrative freinent l’investissement privé. Sur le plan interne, le Groupement des entreprises du Cameroun (GECAM), principale organisation patronale, ne cesse d’alerter sur un climat des affaires étouffant : contrôles abusifs, amendes excessives, lenteur administrative, pression fiscale et pratiques corruptives. En août dernier, soit deux mois avant l’élection présidentielle, son président, Célestin Tawamba, avait interpellé les candidats à la présidentielle sur ces entraves à la compétitivité et à la croissance.
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La création d’une véritable Cour des comptes représenterait donc un levier essentiel capable de protéger les investissements, sécuriser les fonds publics, fluidifier le contrôle et accroître la reddition de comptes. Elle enverrait aussi un signal fort aux partenaires internationaux, à l’image du FMI et de la Banque mondiale, sur la volonté du Cameroun d’améliorer sa gouvernance. En novembre 2024, Rosario Mbasogo Kung Nguindang, président de la Cour des comptes de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), avait d’ailleurs plaidé auprès du ministre de la Justice, Laurent Esso, pour la création d’une juridiction nationale indépendante. Le ministère s’était déclaré favorable, tout en rappelant que la réforme constitutionnelle nécessaire relève exclusivement du président de la République. La balle est donc clairement dans le camp de Paul Biya.
Plus largement, la réforme institutionnelle annoncée par le président de la République pourrait ouvrir la voie à l’instauration d’un poste de vice-président, une hypothèse qui alimente les cercles politiques depuis plusieurs années. À 92 ans, Paul Biya, conscient que la question de sa succession ne relève plus du tabou, pourrait ainsi redéfinir les équilibres du pouvoir au sommet de l’État. Une telle réforme bouleverserait l’ordre protocolaire actuel en cas de vacance, aujourd’hui dévolu au président du Sénat, et poserait les bases d’un nouvel organigramme politique où loyautés, calculs d’appareil et rivalités internes pèseront lourd. Dans le même esprit, la création d’une Haute Cour de justice, évoquée de longue date pour juger les anciens chefs d’État, viendrait compléter ce chantier institutionnel, destiné à consolider le dispositif républicain tout en réaffirmant le contrôle de l’exécutif sur l’architecture du pouvoir.

