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Bareja YOUMSSI
Bareja YOUMSSIDr. Bareja YoumssiExpert en Mines et Pétrole Enseignant-Chercheur.
Tribune

Transformation locale du manganèse : la France et le groupe Eramet font plier le Gabon

Interdiction d'exportation du manganèse qui finit par un protocole d'accord ; le grand écart entre les discours politiques et la réalité sur le terrain.

Publiée jeudi 23 juillet 2026 à 13:42:19Modifiée jeudi 23 juillet 2026 à 13:44:47Temps de lecture 8 minPar EcoMatin

Bareja Youmssi
Dr Bareja Youmssi, Expert en mines et pétrole ; Enseignant-chercheur

Le 20 juillet 2026, à Paris, le groupe français Eramet et la République gabonaise ont signé un protocole d'accord structuré pour transformer durablement la chaîne de valeur du manganèse au Gabon, dont les grandes lignes sont reprises ci-dessous.

  • Une feuille de route industrielle conjointe visant à augmenter la part de minerai de manganèse transformé par Eramet Comilog au Gabon.
  • Trois scénarios industriels à l'étude pour transformer jusqu'à 700 kt de minerai de manganèse par an d'ici fin 2031 et alimenter la chaîne de valeur stratégique des métaux de la transition énergétique.
  • Un cadre de travail structuré pour suivre et valider les conditions nécessaires à la viabilité économique des projets et à leur mise en œuvre, en particulier l'accès à l'énergie que la République gabonaise s'engage à assurer.
  • Développement d'une filière gabonaise de production de biocharbon à partir des coproduits de l'industrie forestière.
  • Lancement d'un fonds d'amorçage industriel « Fabriqué au Gabon » visant la création de nouveaux emplois dans le secteur industriel gabonais.

Lire aussi : Exploitation du manganèse : le Gabon accorde d'importantes exonérations fiscales à l'indien Coalsale

Pour rappel

Le Gabon est le 2e producteur mondial de manganèse derrière l'Afrique du Sud. La production varie entre 7 et 10 millions de tonnes par an. Le Gabon veut créer plus d'emplois et industrialiser ce secteur clé de l'économie du pays. Avec une production de 7,4 millions de tonnes de minerai de manganèse en 2023. Le 30 mai 2025, le gouvernement gabonais a décidé d'interdire l'exportation de manganèse brut dès le 1er janvier 2029, affirmant que cette matière devra au préalable subir au moins une première transformation locale avant de quitter le pays.

« Par cette décision historique, le président de la République engageait résolument le pays sur la voie d'une politique industrielle ambitieuse, axée sur la transformation locale des matières premières, la montée en compétence de la main-d'œuvre nationale, la maîtrise des chaînes de valeur technologique et la consolidation des recettes fiscales », indiquait le communiqué du gouvernement. « Une période transitoire de trois ans est accordée aux opérateurs du secteur pour procéder aux investissements requis, afin d'assurer une mise en œuvre progressive, mais irréversible, de cette orientation souveraine. »

J'étais l'un des rares experts à dénoncer cette décision, que j'avais même qualifiée de populiste, car j'ai la ferme conviction que la transformation locale des minerais ne se décrète pas, mais se prépare, et le Gabon n'est pas prêt.

Les défis énergétiques, logistiques et de compétence humaine

Le principal verrou reste d'ailleurs l'énergie. La métallurgie du manganèse est extrêmement énergivore. Produire localement des alliages métalliques nécessite des capacités électriques stables, abondantes et compétitives. Sans nouvelles infrastructures énergétiques — barrages hydroélectriques, centrales à gaz, réseaux haute tension modernes —, le projet de transformation locale pourrait rapidement se heurter à ses limites techniques. Ce défi énergétique est probablement l'élément central de toute la stratégie industrielle gabonaise. La souveraineté minière du Gabon dépendra directement de sa capacité à produire suffisamment d'électricité pour alimenter une industrie lourde moderne.

À cela s'ajoute un enjeu logistique stratégique. Le manganèse gabonais repose sur un corridor industriel vital reliant Moanda au port minéralier d'Owendo grâce au Transgabonais exploité par Setrag, autre filiale du groupe Eramet. La moindre perturbation ferroviaire impacte immédiatement la production nationale. En 2024, plusieurs incidents sur la voie ferrée ont provoqué une baisse importante de la production et des exportations. Au premier trimestre 2024, la production de manganèse au Gabon a chuté de 23,9 %, tombant à environ 2,44 millions de tonnes contre plus de 3,19 millions au trimestre précédent. Ces difficultés démontrent que la transformation locale nécessitera une logistique encore plus robuste. Car il ne s'agira plus seulement de transporter du minerai brut vers les ports, mais aussi de gérer des flux industriels complexes : alliages, produits raffinés, composants métallurgiques, équipements industriels et approvisionnement énergétique. Dans cette architecture, le port minéralier d'Owendo et le Transgabonais deviendront des infrastructures encore plus stratégiques qu'aujourd'hui.

L'autre défi majeur concerne la compétence humaine et technologique. Une véritable industrialisation exige des ingénieurs, des techniciens spécialisés, des métallurgistes, des électromécaniciens et des opérateurs industriels hautement qualifiés. Le succès du projet dépendra donc également de la capacité du Gabon à former localement une nouvelle génération de compétences industrielles capables d'accompagner cette mutation économique.

Lire aussi : Manganèse et base militaire: le président gabonais en visite d'État à Paris ce lundi

Le Gabon tombe dans son propre piège

Le protocole d'accord signé récemment à Paris ne prévoit la transformation que d'une partie du minerai. Les investissements, pour leur part, restent soumis à plusieurs conditions : disponibilité de l'électricité, sécurité énergétique, modernisation du Transgabonais et mobilisation des financements. En réalité, le Gabon n'obtient que des intentions et des promesses.
Eramet, elle, obtient du temps. Or, dans ce type de négociation, le temps constitue déjà une concession. Autre curiosité qui ne manque pas d'interroger : malgré les difficultés rencontrées sur plusieurs de ses activités internationales, le groupe français Eramet continue de tirer une part essentielle de ses performances de la Comilog.

Eramet, grand stratège

En effet, à l'annonce de l'interdiction d'exportation du manganèse brut à partir de 2029, j'avais été très clair : le groupe Eramet ne fera jamais une transformation locale du manganèse brut au Gabon et le complexe métallurgique de Moanda était suffisant ; ils devront juste augmenter sa capacité. J'étais même allé plus loin dans mes analyses en déclarant que le groupe Eramet quitterait le Gabon s'il n'obtenait pas gain de cause, car on ne peut pas se réveiller un matin et dire à une compagnie qui exploite et exporte du manganèse brut depuis 70 ans au Gabon que, dans trois ans, elle devra tout transformer sur place, alors qu'elle a déjà des unités de transformation à l'étranger et proches des gros consommateurs. Transformer au Gabon voudrait dire fermer les unités existantes à l'étranger, s'éloigner du consommateur, augmenter ses coûts de production, car au Gabon l'accès à une énergie compétitive et suffisante sera impossible.
Eramet, en grand stratège, a amené tactiquement le gouvernement gabonais à revenir à l'évidence tout en le faisant rêver. Ils ont laissé les accidents se multiplier sur le Transgabonais (géré par Setrag, qui est une filiale d'Eramet), ce qui a conduit à une baisse de la production de plus de 20 %. Ils ont fait entrer le Gabon dans l'actionnariat du groupe Eramet. Ils ont mis le gouvernement français à contribution dans le lobbying. Ils ont réactivé la transformation locale qui était au ralenti au niveau du complexe métallurgique de Moanda tout en leur montrant les déficits en énergie, son coût, qui joue sur la compétitivité du produit transformé localement sur le marché international.
Cette approche a permis à Eramet d'obtenir ce qu'ils voulaient. En principe, la signature du protocole d'accord à Paris signifie simplement que l'exportation du manganèse brut continuera au-delà de 2029 et que la transformation locale du manganèse ne se fera que lorsque le Gabon, en tant que pays, fera son travail et sera prêt (énergie, infrastructures, logistique, compétence humaine).

Lire aussi : Le Gabon annonce l'interdiction de l'exportation du manganèse brut en 2029

Le groupe Eramet projette, dans le protocole d'accord, une unité de transformation locale de 700 000 tonnes par an, sous conditions, à partir de 2031. Ce qui représente moins de 8 % de leur production locale ; c'est un échec cuisant pour le Gabon, une capitulation. Nous sommes très loin des discours politiques, populistes ; parfois, on se demande qui sont ces collaborateurs techniques de nos hommes politiques qui les abreuvent d'idées utopistes ? Dans un autre pays, les têtes tomberaient très rapidement.
Il faut que ce soit clair : pour avoir travaillé avec les multinationales, j'ai eu l'honneur d'être dans les antichambres de leur stratégie. Le groupe Eramet ne transformera jamais dans son entièreté (même pas 10 %) sa production localement ; il préférera vendre la mine de Moanda que de se jeter dans cette aventure, car plus de 70 % du chiffre d'affaires du groupe Eramet provient de la mine de manganèse de Moanda, au Gabon, et les réserves sont en train de baisser considérablement.

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