Près de 20 ans après le dernier Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2005, le Cameroun continue de fonctionner sans données démographiques exhaustives et actualisées. À la veille d’une nouvelle élection présidentielle et alors que cette absence de chiffres fiables pose un problème majeur pour la planification du développement, le Bureau central des recensements et des études de population (BUCREP) vient de publier de nouvelles estimations, qui chiffrent la population du pays à 28 856 127 habitants en 2023. Un chiffre qui correspond globalement aux estimations externes des Nations unies et d’autres organismes internationaux. Par rapport au dernier comptage réalisé en 2005, lequel pointait une population d’un peu plus de 17,4 millions d’âmes, la population camerounaise a augmenté de plus de plus d’environ 40% au cours des 20 dernières années. Selon les données par région, l’Extrême-Nord apparaît comme la région la plus peuplée avec plus de 5,5 millions d’habitants (19,3% de la population), suivi du Centre avec 5,2 millions d’habitants (18%). Le Littoral arrive en troisième position avec 4,2 millions d’habitants (14,7%), tandis que l’Est (1,2 million) et le Sud (moins de 1 million) font office de derniers.
En l’absence de recensement décennal, le BUCREP dit avoir mobilisé une approche méthodologique innovante, inspirée des travaux du programme WorldPop et déjà reprise par l’UNFPA dans d’autres pays en développement. Cette méthode combine des données issues d’enquêtes récentes (CMIS 2022, EESI 2021, ECAM5 2021/22), des recensements pilotes réalisés en 2018 et 2023, mais aussi des informations géospatiales comme l’occupation des sols, l’empreinte du bâti ou les infrastructures routières. Ces données sont ensuite intégrées dans un modèle bayésien (méthode statistique fondée sur le théorème de Bayes qui permet d'évaluer la probabilité d'une hypothèse en combinant une probabilité a priori et des données probantes) permettant de produire des estimations désagrégées jusqu’au niveau communal, une première dans le contexte camerounais. L’objectif est de mieux refléter les réalités démographiques, notamment dans un pays marqué par d’importants mouvements migratoires dus aux crises sécuritaires dans l’Extrême-Nord, le Nord-Ouest, le Sud-Ouest et à la frontière avec la République centrafricaine.
Ces estimations ont vocation à servir d’outil précieux pour le suivi et l’évaluation de la Stratégie nationale de développement 2030 (SND30), qui ambitionne de transformer structurellement l’économie camerounaise et d’améliorer les conditions de vie des populations. Mais, comment mettre en œuvre la SND30 si l’on ne connaît pas le poids exact des populations locales ? Elles sont également censées permettent d’orienter les politiques locales dans un contexte de décentralisation, où les communes et les régions ont besoin de données fiables pour planifier leurs investissements en santé, éducation ou infrastructures. Si ces techniques d’estimation améliorent la lisibilité de la situation démographique, elles restent limitées. Les projections reposent sur des hypothèses statistiques, et, de l’aveu même du BUCREP, leur fiabilité diminue avec le temps. Or, le Cameroun n’a pas organisé de véritable recensement depuis près de deux décennies, bien au-delà de la périodicité de 10 ans recommandée par les standards internationaux.
Cette situation soulève, comme indiqué supra, une inquiétude particulière à l’approche de la prochaine élection présidentielle. Le nombre d’électeurs potentiels par région ou par commune reste difficile à estimer avec précision, ce qui complique l’organisation des scrutins, la répartition des ressources électorales et même la délimitation des circonscriptions. En outre, l’absence de données solides fragilise la planification économique et sociale. Comment projeter les besoins en écoles, en hôpitaux ou en emplois quand la base démographique est approximative ? Le BUCREP rappelle, en tout cas, que ces estimations ne sont qu’une alternative temporaire et qu’aucune méthode ne saurait remplacer un recensement général. Les préparatifs du 4ᵉ RGPH, instruit par le président de la République depuis 2015, sont en cours. Cette opération annoncée pour une énième fois pour 2026 afin de sortir le Cameroun de l’incertitude statistique coûtera environ 14 milliards Fcfa que les autorités disent travailler à mobiliser en ce moment.
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