L’arrivée de Starlink change progressivement les règles du jeu dans les télécommunications africaines. Selon l’analyse des experts de l’Africa CEO Forum et d’Askya Investment Partners, société d’investissement dédiée à la création d’entreprises technologiques et d’intelligence artificielle, la connectivité satellitaire fait évoluer le secteur d’un modèle lourd en infrastructures et fondé sur des partenariats vers des offres plus flexibles, notamment avec l’accès direct aux utilisateurs. Cette évolution exerce une pression sur les prix et met en évidence les désavantages de coûts des opérateurs historiques, notamment en matière de licences, d’infrastructures et de dépenses opérationnelles.
« La connectivité satellitaire entraîne une transformation fondamentale des modèles économiques des télécommunications, faisant évoluer le secteur d’approches traditionnelles, lourdes en infrastructures et fondées sur des partenariats, vers des modèles plus flexibles », peut-on lire dans le rapport Telecoms Offshored coécrit par les deux entités.
En effet, le fournisseur d’internet satellitaire de SpaceX s’est déjà implanté sur plusieurs marchés du continent. Selon e rapport semestriel du groupe fondé par l’homme d’affaires américain Elon Musk, Starlink compte environ 300 000 clients dans 26 marchés africains, avec une constellation de plus de 8 600 satellites. Le Nigeria, le Zimbabwe et la Zambie concentrent près de 64 % de cette base. Le chiffre continental reste modeste au regard du nombre d’abonnements mobiles en Afrique, mais la progression de Starlink sur certains marchés commence à modifier l’équilibre du haut débit.
Au Nigeria, Starlink a ainsi multiplié par près de neuf sa base de clients, de 11 207 abonnés au troisième trimestre 2023 à 98 642 au deuxième trimestre 2026. Au Zimbabwe, les abonnements satellitaires sont passés de 67 057 au quatrième trimestre 2025 à 86 488 au premier trimestre 2026, soit une progression de 28,98 % en trois mois. À la même date, le pays comptait 86 505 connexions fibre.
Une autre structure d’investissement
Pour fournir une connexion fixe ou mobile, un opérateur traditionnel doit construire et maintenir une infrastructure physique (fibre, pylônes, équipements de transmission, centres de données etc) puis financer son renouvellement et son extension. À l’échelle africaine, les besoins sont considérables. Selon la GSMA, organisation internationale de l’industrie de la téléphonie mobile, les opérateurs mobiles devraient investir plus de 76 milliards de dollars, soit environ 44 600 milliards FCFA, entre 2024 et 2030 dans leurs réseaux.
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Starlink repose sur une logique différente ; l’essentiel de son infrastructure, notamment la constellation satellitaire et une grande partie du contrôle opérationnel, se trouve hors des pays où le service est consommé. Le rapport ACF/Askya classe ainsi Starlink parmi les opérateurs « offshore », dont le modèle nécessite moins d’infrastructures terrestres locales que celui des opérateurs historiques.
Sur le plan réglementaire également, les conditions d’accès au marché diffèrent grandement. Au Zimbabwe par exemple, les tarifs des licences télécoms atteignent notamment 525 000 dollars pour une licence réseau hors sol de 20 ans, avec une contribution annuelle de 3,5 % du chiffre d’affaires, tandis qu’une licence traditionnelle pour exploiter la fibre atteint 5,5 millions de dollars pour 14 ans selon le régulateur Potraz. Au Nigeria, le déploiement du haut débit satellitaire implique le cumul d'une licence ISP et d'une autorisation de fréquence pour les opérateurs locaux, tandis que les fournisseurs étrangers peuvent accéder au marché via un « landing permit » (autorisation d’atterrissement) assorti d'une redevance annuelle de seulement 0,4 % de leur chiffre d'affaires brut.
Une pression sur les revenus
Au-delà du coût des licences, le rapport ACF/Askya soulève la question du « déplacement de valeur ». Lorsqu’un consommateur africain paie son abonnement, une partie de la valeur générée par ce paiement est captée hors du pays où le service est consommé, notamment parce que la constellation, les logiciels et une partie des fonctions opérationnelles sont situés à l’étranger. À l’inverse, les opérateurs terrestres injectent une grande partie de la valeur créée sur une chaîne de valeur locale (salariés, sous-traitants, équipements, maintenance et investissements dans les réseaux etc).
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Les données disponibles ne permettent toutefois pas encore de mesurer une perte de revenus continentale imputable à Starlink cependant il est à noter que si celui-ci capte une part importante de la croissance future du haut débit, cette croissance sera mécaniquement moins disponible pour les opérateurs terrestres, avec un risque sur leurs revenus et leurs investissements. Le rapport constate déjà « une réticence croissante des opérateurs à investir dans les infrastructures ou à acquérir des licences coûteuses lorsque les rendements sont incertains ou en diminution ».
La demande de connectivité reste pourtant loin d’être saturée. La consommation moyenne de données mobiles en Afrique demeure inférieure à celle observée dans le reste du monde, à environ 3 Go par mois et par abonnement contre 13,9 Go à l’échelle mondiale, selon la GSMA. De plus, une part importante de la population n’a pas accès à internet (36% de la population est connectée en 2025, GSMA).
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C’est dans ce contexte que le rapport préconise de moderniser les cadres réglementaires afin d’instaurer un traitement plus équilibré entre opérateurs satellitaires et télécoms traditionnels. Il recommande notamment de clarifier les conditions de licence des opérateurs en orbite terrestre, d’adapter la fiscalité aux services numériques transfrontaliers et, lorsque cela est pertinent, d’exiger des points de présence ou des passerelles locales. Les auteurs proposent également de conditionner l’accès au marché à des engagements en matière de transfert de technologies, de formation et de contenu africain. À l’échelle régionale, ils appellent enfin à harmoniser les règles de licence, de spectre et de gouvernance des données afin de renforcer le pouvoir de négociation des États africains.













