À mesure que s’approche l’élection présidentielle de 2025, l’économie s’impose comme le principal terrain d’affrontement entre les différents candidats. Au sein de l’opposition, Cabral Libii du Parti camerounais pour la Réconciliation nationale (PCRN) et Joshua Osih du Social Democratic Front (SDF) présentent deux approches distinctes du redressement de l’économie nationale, bien que convertis sur plusieurs points. Le premier défend une stratégie de souveraineté économique, fondée sur la montée en puissance de la production locale, la réforme fiscale et une politique industrielle planifiée par l’État. Le second lui, prône une économie libérale régulée, axée sur la transparence budgétaire, la relance du secteur privé et la décentralisation des leviers économiques, afin de restaurer la confiance et stimuler la production nationale. Zoom sur sept points stratégiques relevés par EcoMatin.
Inflation et pouvoir d’achat
L’inflation poursuit sa progression au Cameroun, tirée par la hausse des prix alimentaires et énergétiques. En 2024, le panier moyen s’est renchéri de plus de 7 %, selon l’INS, tandis que les prix du carburant ont été relevés à plusieurs reprises. Cette érosion du pouvoir d’achat place la vie chère au cœur du débat politique à la veille de la présidentielle.
Pour ramener l’inflation sous la norme communautaire de 3 %, Joshua Osih articule sa stratégie autour de deux axes : la souveraineté économique et la protection des consommateurs. Il mise sur la relance de la production vivrière nationale afin de réduire la dépendance aux importations de riz, de blé et de carburant, et propose la création d’une Agence nationale de protection des consommateurs chargée de réguler les prix abusifs et les pratiques anticoncurrentielles.
Pour relever le pouvoir d’achat, le candidat du SDF prévoit de transformer le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) en Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance (SMIC) et propose un plan de revalorisation ambitieux : le SMIC serait porté à 500 FCFA par heure (soit environ 80 000 FCFA/mois) à compter du 1er janvier 2026, puis à au moins 1 000 FCFA par heure (soit environ 160 000 FCFA/mois) en 2030. Il promet également d’introduire un système de Bourses familiales pour l’inclusion des 3 millions de personnes en situation d’urgence humanitaire au Cameroun.
De son côté, Cabral Libii fait de la souveraineté alimentaire et de la régulation salariale les piliers de sa politique contre l’inflation. Objectif : « nourrir les Camerounais par leurs propres ressources ». Il propose la gratuité du titre foncier, la réforme du système semencier, la création de pôles agroalimentaires régionaux et la constitution de stocks stratégiques de vivres pour stabiliser les prix. Il entend également relever le SMIG à 1 000 FCFA/heure, ajuster les salaires publics et instaurer une protection sociale universelle, tout en mettant en place des mécanismes de contrôle des prix des produits essentiels.
Dette et finances publiques
La question de la soutenabilité de la dette publique, estimée à plus de 14 000 milliards FCFA, soit environ 45 % du PIB, figure parmi les priorités économiques des deux candidats. Tous deux s’accordent sur la nécessité de rééquilibrer les finances publiques et de libérer des marges pour l’investissement productif, mais leurs approches divergent.
Du côté du PCRN, Cabral Libii propose une réallocation structurelle du budget de l’État : 43 % des ressources seraient consacrées à l’investissement, 44 % aux dépenses de fonctionnement (contre près de 60 % actuellement) et 13 %au service de la dette (contre 15 % aujourd’hui). Ce recentrage s’accompagnerait d’une modernisation de la fiscalité, pilotée par un Système intégré de gestion de l’impôt au sein de la DGI pour sécuriser les recettes. La lutte contre la mauvaise gouvernance, qualifiée de « bordélisation de l’État », est présentée comme une condition essentielle du redressement budgétaire.
Joshua Osih, pour sa part, met l’accent sur la discipline financière et la transparence dans la dépense publique. Il prône la rationalisation des dépenses, la lutte contre la surfacturation et la corruption, et l’affectation d’au moins 10 % du budget national à la réhabilitation des infrastructures. Le candidat du SDF promet également de limiter les dettes non productives et de recourir davantage aux Partenariats Public-Privé (PPP) et aux contrats de type BOT (Build-Operate-Transfer) afin de réduire la charge budgétaire directe de l’État.
Politique monétaire et financement de l’économie
Sur le plan monétaire, Cabral Libii défend une approche volontariste visant à renforcer l’autonomie financière du Cameroun et à réduire sa dépendance au franc CFA. Il plaide pour la création d’une « monnaie-Trésor », destinée exclusivement aux échanges intérieurs, afin de fluidifier les transactions locales et soutenir la demande domestique. Dans la même logique, il appelle à un débat monétaire au sein de la CEMAC et envisage une sortie progressive du franc CFA, couplée à une révision des accords de coopération monétaire. Pour soutenir la croissance sans recourir excessivement à l’endettement extérieur, le candidat du PCRN propose la mise en place d’instruments nationaux de financement de long terme, tels que des fonds souverains et des banques publiques d’investissement orientées vers l’industrie, l’agriculture et le numérique.
De son côté, Joshua Osih prône une souveraineté monétaire graduelle articulée autour du principe de binarisation : la coexistence du franc CFA avec des monnaies locales adaptées aux besoins des collectivités. Il estime qu’en cas de résistance du système CFA, l’introduction d’une monnaie alternative, à l’image du modèle angolais, permettrait d’amortir une transition sans déstabiliser l’économie nationale. En matière de financement, le candidat du SDF propose la création d’un Fonds national souverain, alimenté par une fraction des recettes pétrolières et minières, destiné à financer l’industrialisation stratégique et à renforcer la résilience budgétaire du pays.
Financement du secteur privé
Sur la question du financement du secteur privé, Joshua Osih et Cabral Libii affichent des positions convergentes. Tous deux considèrent les PME comme le moteur de la création d’emplois et de la diversification économique, et plaident pour la mise en place d’un écosystème bancaire plus inclusif leur garantissant un accès facilité au crédit et à la commande publique. Cabral Libii propose la création d’une banque publique d’investissement, chargée de soutenir les industries nationales, les start-up et les entreprises innovantes, tout en accompagnant la réforme du crédit pour mieux orienter les financements vers les secteurs productifs. Il souhaite également renforcer les incitations fiscales en faveur des investissements à fort impact local. Joshua Osih, de son côté, met l’accent sur le patriotisme économique et la protection des PME camerounaises face à la concurrence étrangère. Il prévoit de créer une Autorité du contenu local, destinée à garantir la participation des entreprises nationales dans les projets publics et privés, et à encourager les partenariats équilibrés entre investisseurs locaux et étrangers.
Lutte contre le chômage
Face à un taux de chômage et de sous-emploi élevé, Joshua Osih et Cabral Libii font de la création d’emplois l’un des piliers de leur programme économique. Le candidat du SDF, Joshua Osih, mise sur une approche graduelle fondée sur la création d’un million d’emplois nouveaux et la formalisation de deux millions d’emplois existants sur cinq ans. Sa stratégie repose sur la régulation du marché du travail, la promotion du patriotisme économique et la protection des consommateurs à travers la mise en place d’une Agence nationale dédiée, censée garantir un cadre plus équitable pour les travailleurs et les entreprises locales.
Le président du PCRN, Cabral Libii, affiche une ambition plus marquée : 3 millions d’emplois créés en cinq ans. Il identifie six leviers stratégiques pour y parvenir : industrialisation, agriculture, numérique, foncier, sport et diaspora. Son programme accorde une attention particulière à la formalisation des emplois précaires et à la protection sociale. Il propose notamment : la formalisation obligatoire des contrats temporaires, saisonniers ou occasionnels ; l’instauration d’un congé de paternité d’un mois, fractionnable sur trois ans et la création d’un Tribunal du contentieux du travail chargé de trancher rapidement les litiges et d’assurer le respect des droits sociaux.
Développement des infrastructures
Le PCRN de Cabral Libii place la modernisation des infrastructures au cœur de sa stratégie de développement. Le candidat entend déployer un programme d’infrastructures industrielles et énergétiques intégrées autour de pôles régionaux, afin de soutenir la production et d’équilibrer le développement territorial. Ce plan reposerait sur des partenariats public-privé (PPP) destinés à mobiliser des financements alternatifs et à limiter la pression sur le budget public.
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Le SDF, conduit par Joshua Osih, prévoit la création d’une Direction des grands projets directement rattachée à la Présidence de la République. Celle-ci aurait pour mission de planifier, coordonner et suivre la mise en œuvre des infrastructures prioritaires, avec 10 % du budget national consacrés aux routes, au rail et au transport urbain. Le programme prévoit également un transfert progressif de compétences aux régions, afin d’assurer la maintenance des ouvrages publics et de renforcer la décentralisation des investissements.
Relations économiques extérieures
Les deux candidats souhaitent repositionner le Cameroun dans l’économie mondiale, mais leurs approches diffèrent sensiblement.
Joshua Osih mise sur la valorisation de la diaspora, qu’il décrit comme un acteur économique encore sous-exploité. Selon lui, les transferts de fonds des Camerounais de l’étranger, estimés à plus de 265 milliards FCFA par an, restent majoritairement informels et peu productifs. Pour y remédier, il propose la création d’un guichet spécial dédié à la diaspora, afin de faciliter les investissements, notamment immobiliers et entrepreneuriaux, ainsi qu’un régime fiscal spécifique pour les rapatriés, limitant la double imposition. Il envisage également un audit systématique des accords commerciaux (APE, ZLECAF, CEMAC) pour protéger les filières locales et insérer des clauses de sauvegarde en faveur de la production nationale.
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Cabral Libii, lui, privilégie une diplomatie économique offensive, tournée vers la renégociation des contrats miniers et énergétiques afin d’assurer une meilleure redistribution de la rente nationale. Il souhaite rationaliser le réseau diplomatique du Cameroun pour l’aligner sur des objectifs économiques précis, notamment la promotion des investissements stratégiques et le transfert de technologies depuis les partenaires étrangers.
Diplomatie économique et industrialisation
Sur le terrain industriel, Cabral Libii et Joshua Osih partagent la même conviction : le Cameroun doit transformer ses ressources localement. Le candidat du PCRN présente un Plan directeur d’industrialisation articulé autour de clusters régionaux, de zones économiques spéciales et d’un partenariat étroit avec le secteur privé. Il cible des secteurs clés tels que le bois, le coton, le cacao, les métaux, la pharmacie, le textile et les matériaux de construction. Parmi ses mesures phares figurent la fusion de la Sodecoton et de la Cicam pour relancer la filière textile et la modernisation du Chantier naval et industriel du Cameroun (CNIC), avec un volet de maintenance maritime, ferroviaire et militaire.
Le SDF, pour sa part, propose une transformation locale obligatoire des matières premières, la relance des entreprises publiques fermées et le recours élargi aux PPP pour dynamiser l’investissement industriel. Joshua Osih voit dans cette approche une façon de réconcilier l’État et le secteur privé, en stimulant la production nationale tout en préservant la viabilité budgétaire.
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