La raffinerie du milliardaire nigérian Aliko Dangote s'apprête à devenir l'un des principaux fournisseurs de carburants du Cameroun. Pendant 30 mois, elle doit assurer 50 % des besoins nationaux en produits pétroliers, notamment en essence, gasoil et carburant d'aviation. Selon les informations de EcoMatin, l'accord commercial sera signé le 29 octobre 2026 à Yaoundé entre la Société nationale de raffinage (Sonara), Dangote Industries Limited et MRS Holding. Aliko Dangote et Sayyu Dantata, patron de MRS, sont attendus dans la capitale camerounaise pour l'occasion.
Neuf mois de négociations
La signature est l’aboutissement de discussions engagées en janvier dernier. Du 19 au 22 octobre, une délégation camerounaise conduite par Hervé Manfouo, conseiller technique à la présidence de la République, s’est rendue à Lagos pour finaliser le contrat. Elle réunissait notamment El Hadj Bako Harouna, directeur général de la Sonara, Véronique Moampea Mbio, directrice générale de la Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP), Okie Johnson Ndoh, directeur général de la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (CSPH), ainsi que Pierre Emmanuel Nkoa Ayissi, directeur national de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). Une première mission avait déjà été organisée du 20 au 23 janvier, sous la conduite d’Hervé Manfouo.
Lire aussi : Le Cameroun explore de nouveaux accords avec Dangote et MRS pour sécuriser son approvisionnement en carburants
Le montage retenu repose sur trois acteurs. La raffinerie Dangote, installée à Lekki, près de Lagos, fournira les carburants. MRS Holding, groupe nigérian actif dans le négoce et la distribution pétrolière, se chargera de sécuriser les cargaisons, de les transporter avec ses propres navires et de les livrer à la Sonara, à Limbé. L'entreprise camerounaise assurera ensuite leur mise à disposition pour l'approvisionnement du marché national. Pour financer ces achats, la Sonara a obtenu en septembre un financement de 124 milliards de FCFA auprès de l'International Islamic Trade Finance Corporation (ITFC), une institution du groupe de la Banque islamique de développement. Selon les informations contenues dans les documents préparatoires, la partie camerounaise disposerait d'un délai de 60 jours pour régler les factures entre deux livraisons. Les 124 milliards FCFA constituent une enveloppe de financement destinée à soutenir l'exécution du contrat, et non sa valeur totale, qui n'a pas été communiquée.

Surfacturations
Les volumes en jeu donnent une idée de l'importance du marché qui s'ouvre à Dangote. En 2025, le Cameroun a importé 2,02 millions de tonnes de produits pétroliers blancs, pour une facture de 788,4 milliards FCFA. Sur cette base, la moitié des besoins nationaux représenterait environ un million de tonnes de carburants par an. De quoi faire du groupe nigérian un fournisseur de premier plan dans un pays qui dépend des importations depuis l'incendie de la Sonara en mai 2019.
Lire aussi : L'Afrique sera pratiquement autosuffisante en carburants d'ici 2030 (Aliko Dangote)
Pour le Cameroun, le partenariat avec Dangote répond aussi à une préoccupation budgétaire. Depuis l'arrêt de la Sonara, les importations de carburants mobilisent des négociants, des transporteurs et plusieurs intermédiaires dont les prestations viennent s'ajouter au prix d'achat des produits. Le gouvernement cherche désormais à mieux maîtriser ces coûts, qui pèsent sur les dépenses publiques consacrées à la stabilisation des prix à la pompe. Selon les informations recueillies par EcoMatin, le contrat prévoit un mécanisme de tarification dit back-to-back, destiné à permettre à la Sonara de connaître le prix pratiqué par la raffinerie Dangote et de vérifier les frais ajoutés jusqu'à la livraison des cargaisons à Limbé. Il s'agit notamment de limiter les surfacturations et les surestaries, ces pénalités facturées lorsque les navires restent immobilisés au-delà des délais convenus.
D'après une source proche du dossier, les autorités camerounaises entendent ainsi mettre fin à certaines pratiques qui auraient contribué à alourdir la facture pétrolière. Reste à déterminer les économies réelles que ce dispositif pourrait générer.
Dangote gagne du terrain sur le marché camerounais
L'arrivée du groupe nigérian sur une part aussi importante des besoins nationaux pourrait modifier les rapports de force entre fournisseurs de carburants. Après les difficultés d'approvisionnement qui avaient suivi l'arrêt de la Sonara, les autorités camerounaises avaient décidé, en décembre 2023, d'ouvrir davantage les importations aux opérateurs privés. Le nouveau contrat pourrait réduire les volumes accessibles à certains d'entre eux. La Sonara conserve néanmoins la possibilité de s'approvisionner auprès d'autres fournisseurs pour les 50 % restants. Elle pourra recourir à d'autres partenaires en cas de défaillance de Dangote ou de MRS, ou si les prix proposés deviennent excessifs.
Lire aussi : Dangote veut investir dans le stockage pétrolier pour renforcer sa présence au Cameroun
Pour Aliko Dangote, le Cameroun est un marché bien connu. Le milliardaire nigérian y est déjà présent depuis 2015 dans l'industrie du ciment, à travers Dangote Cement Cameroon. Sa filiale exploite à Douala, sur les berges du Wouri, une unité de broyage de clinker d'une capacité de production de 1,5 million de tonnes de ciment par an. Avec le pétrole, le groupe s'apprête donc à étendre ses activités à un autre secteur stratégique de l'économie camerounaise. Ses ambitions ne s'arrêtent pas à la fourniture de carburants. En juillet dernier, Devakumar Edwin, l'un des principaux dirigeants du groupe, avait annoncé au Premier ministre Joseph Dion Ngute un projet de construction d'une installation de stockage de produits pétroliers à Douala, susceptible d'être reliée à un pipeline. Cette infrastructure reste toutefois à l'état de projet et ne figure pas parmi les engagements précisés dans l'accord commercial.
2000 milliards FCFA/an
Le rapprochement entre Yaoundé et le raffineur nigérian rejoint une orientation défendue par la BEAC. Dans une note sur l'inflation à fin juin 2026, la banque centrale recommandait aux pays de la CEMAC de diversifier leurs sources d'approvisionnement en se tournant « davantage vers la raffinerie Dangote ». Son gouverneur, Yvon Sana Bangui, avait lui aussi suggéré aux États de privilégier le Nigeria, notamment pour réduire les coûts logistiques liés aux importations.
Lire aussi : Carburants : pourquoi la BEAC pousse les pays de la CEMAC vers la raffinerie Dangote
Selon une estimation communiquée par le gouverneur de la BEAC en juin 2025, les pays de la CEMAC dépensent environ 2 000 milliards de FCFA par an pour importer des produits pétroliers raffinés, alors que cinq des six États de la sous-région produisent du pétrole brut. Pour la banque centrale, la proximité de la raffinerie de Lekki, dont la capacité nominale atteint 650 000 barils par jour, pourrait permettre aux pays d'Afrique centrale de réduire leur dépendance aux circuits d'approvisionnement internationaux, sous réserve de conditions commerciales compétitives.
Pierre Célestin Atangana et Cédrick Jiongo









