(AFP) De la chaussée, rien ne distingue le 42 avenue Foch des autres hôtels particuliers de la prestigieuse artère parisienne. Ou presque. Sur la façade néoclassique en pierre de taille flotte le drapeau multicolore de la Guinée équatoriale. L'immeuble emblématique de l'affaire des biens mal acquis est en vente, mais les acquéreurs potentiels sont priés d'éviter certains étages, où sont retranchés des diplomates de ce pays d'Afrique centrale riche en pétrole.
L'avertissement n'est pas superflu. Début septembre, un visiteur a été chassé manu militari par l'attaché militaire équato-guinéen, selon les confidences d'une source au fait du dossier.
Comme les autres occupants, celui-ci invoque le statut diplomatique des lieux pour y rester, malgré une décision d'expulsion du tribunal de Paris. L'annonce, fin juin, de la mise en vente de l'immeuble à l'issue d'une interminable bataille judiciaire, a jeté un froid polaire sur les relations entre la France et la Guinée équatoriale, déjà passablement écornées. Avec ce dernier épisode, le volet équato-guinéen des biens mal acquis, portant sur le patrimoine luxueux de plusieurs dirigeants africains en France, pourrait bientôt trouver son épilogue… Mais aussi brouiller pour de bon les deux pays.
Le fils aîné du chef de l’Etat et vice-président de Guinée équatoriale, Teodoro Nguema Obiang Mangue, qui est aussi l'ancien propriétaire de l'immeuble selon la justice française, a aussitôt dénoncé une vente "illégale", "un acte unilatéral et hostile". "La Guinée équatoriale se réserve le droit d'adopter toutes les mesures souveraines appropriées", jusqu'à la "rupture" des liens diplomatiques, a menacé sur X l'héritier connu pour ses frasques et son train de vie dispendieux.
106 pièces
L'immeuble de 106 pièces réparties sur 4.000 m2, qui abrite un hammam, une boîte de nuit et même un salon de coiffure, a été converti en ambassade au début des années 2010, quand la justice française a commencé à s'y intéresser de près. Le bien a été confisqué définitivement en 2021, en même temps que "Teodorin" - comme est surnommé le vice-président de 57 ans - a vu confirmée sa condamnation à trois ans de prison avec sursis et 30 millions d'euros d'amende pour abus de confiance, abus de biens sociaux, blanchiment et détournement de fonds publics.
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Rolls Royce et Ferrari aux garages, armoires garnies de montres d'exception, toiles de maîtres aux murs ou robinets en or dans les salles de bain… Selon la justice française, ses dépenses somptuaires ne correspondaient pas à ses revenus officiels, mais plutôt aux millions évaporés du Trésor public de son pays et viré sur ses comptes personnels. Furieux, le pouvoir à Malabo a multiplié les recours en justice. Las. La Cour internationale de justice (CIJ) a tranché en faveur de Paris à deux reprises, rejetant le statut de mission diplomatique de l'immeuble en 2020, et en 2025 la requête équato-guinéenne de mesure conservatoire visant à empêcher sa mise en vente.
Cette dernière procédure doit encore être jugée sur le fond: pour la Guinée équatoriale, avec la confiscation de la propriété, Paris viole la convention de l'ONU sur la corruption, prévoyant la restitution des biens à l'ancien propriétaire, à l'Etat concerné ou aux victimes. "Mais la France poursuit la vente de l'immeuble comme si de rien n'était, c'est une manière assez curieuse et arrogante de procéder", estime sous couvert d'anonymat une source proche des autorités équatoguinéennes.
"Mesures de rétorsion"
Ni le porte-parole du gouvernement, ni l'ambassade à Paris n'ont répondu aux sollicitations de l'AFP, mais selon la source précitée, Malabo planche actuellement sur des "mesures de rétorsion", notamment la dénonciation d'un vieil accord entre les deux États. Celui-ci permet la mise à disposition de la France, à titre gracieux et pour une durée de cinquante ans renouvelable, de deux terrains à Malabo et à Bata. Le premier accueille l'actuelle ambassade de France et le second la Maison de la francophonie. Si l'ambassade est protégée par la convention de Vienne, l'État français pourrait être contraint de négocier l'achat du foncier.
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En outre, Malabo pourrait décider de faire fermer l'école navale du port de Tica, née d'un programme de coopération militaire entre la France et la Guinée équatoriale et qui a vocation à former les marines de la région. "Pour la France qui s'est fait chasser de partout au Sahel, soigner sa coopération militaire avec la Guinée équatoriale devrait être une priorité", persifle la même source. "On pourrait très bien dire: +On va faire comme le Mali, on ferme Tica et on vous remplace par les Russes+. Tout ça pour un vieil immeuble inoccupé…"
"Un retrait français (…) laisserait un espace que d'autres partenaires pourraient chercher à occuper, notamment la Chine, déjà très présente dans la région", estime pour sa part Sophie Quintin, spécialiste de la sécurité maritime en Afrique de l'Ouest.
"Sosie"
Au fil des années de procédure, plusieurs tentatives de médiation ont pourtant été menées en dehors des circuits diplomatiques officiels. A la fin des années 2010, l'avocat spécialiste du contentieux immobilier Frédéric-Pierre Vos - aujourd'hui député du parti d'extrême droite Rassemblement national - est approché pour mettre en contact des émissaires de Malabo et l'entourage d'Emmanuel Macron. Patrick Strzoda, alors directeur de cabinet du président français, est l'une de ses vieilles connaissances.
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"J'avais une solution pour éviter la catastrophe diplomatique à tout le monde. Le père Obiang voulait un entretien avec Macron (…) il y a eu une première rencontre dans mon bureau avec les trois avocats de l'Etat de Guinée équatoriale mais ils ont cru que c'était un sosie, que ce n'était pas le vrai Strzoda", relate-t-il aujourd'hui. "Ils ont tout fait capoter". Lors de la saisie constatée par l'Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc) le 18 juin 2025, la police a fait changer les serrures, mis les caméras de sécurité hors d'état et fait poser des scellés.
Sauf aux 4e et 5e étages, occupés par l'ambassadeur, les deux premiers secrétaires, l'attaché militaire et le directeur du protocole. "Ce jour-là, l'huissier est venu les filmer comme si c'était des animaux", fulmine la source proche des autorités équatoguinéennes. Depuis, l'Agrasc veut aller vite. L'agence gouvernementale, qui a annoncé la mise en vente du lot immobilier en juin, a obtenu ces derniers mois du tribunal de Paris l'expulsion des diplomates et de plusieurs de leurs employés. Avec possibilité de faire intervenir la force publique dans un délai de 15 jours à deux mois.
15 acquéreurs potentiels
Le bras de fer embarrasse Paris, qui tente depuis des mois d'amadouer la partie équatoguinéenne, en insistant sur le fait que la justice française est "indépendante" et que l'exécutif n'a pas la main sur ce dossier, confie une source gouvernementale française à l’AFP. "Personne ne veut en arriver à une expulsion par la force devant les caméras, on serait tous perdants", selon cette source, alors Paris espère convaincre Malabo de respecter la décision de justice. Au 42 avenue Foch, les visites ont commencé le 9 septembre dans un curieux chassé-croisé.
Aux trois premiers niveaux, les acquéreurs potentiels se promènent dans les "parties nobles" reliées par un ascenseur intérieur, entre autres composées de quatre salons, d'une chambre de maître de 100 m2, de cheminées en marbre, sans oublier une discothèque, un cinéma ou encore une salle de jeux. Et chaque matin, les cinq diplomates viennent travailler aux étages supérieurs, qui constituaient les appartements bourgeois de l'immeuble bâti en 1890, mais aujourd'hui très dégradé, sans eau ni électricité.
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Parmi eux, le tout nouvel ambassadeur, Juan Ndong Nguema Mbengono, qui a déposé ses lettres de créances le 5 octobre et hérite de ce dossier explosif - son prédécesseur ayant été limogé en juin 2025 à la suite de la saisie. La date limite de réception des offres fermes est fixée au 9 octobre, tandis que la vente doit être signée le 23 décembre au plus tard. La loi permet de vendre l'immeuble avec ses occupants moyennant une décôte potentiellement importante pour un bien estimé à plus de 100 millions d'euros il y a 15 ans.
"La commercialisation se poursuit actuellement selon le calendrier" prévu, a affirmé l'Agrasc à l'AFP, indiquant avoir déjà reçu 15 dossiers de candidature.
Faux-nez ?
Le dilemme est double pour l'Etat français. D'un côté le temps presse, puisque les employés équatoguinéens n'ayant pas le statut diplomatique ne seront plus expulsables à partir du 1er novembre, date à laquelle démarre la trêve hivernale. De l'autre, "l'Agrasc sera attentive aux profils des candidats qui déposeront une offre", assure l'agence à l'AFP. Et de préciser: "Les professionnels de l'immobilier intervenant dans le processus de vente sont également soumis à la législation relative à la lutte contre le blanchiment".
L'étude notariale 14 Pyramides Notaires est chargée d'évaluer leur "solidité financière" et d'"assurer une sélection rigoureuse" pour éviter un scénario ubuesque mais crédible, selon plusieurs sources au fait du dossier: que Teodoro Nguema Obiang, agissant derrière un faux-nez, se glisse parmi les acquéreurs et emporte la mise. "Non seulement il se retrouverait à nouveau propriétaire de l'immeuble, mais en plus Malabo récupèrerait l'argent issu de la vente", explique l'une d'elles, en vertu d'une loi de 2022 qui prévoit la restitution des avoirs issus de la corruption aux populations victimes des infractions au lieu qu'ils soient reversés au budget de l’Etat français.
La question serait alors de savoir qui pourrait bénéficier des fonds en Guinée équatoriale, où 50,7 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté national en 2024 selon la Banque africaine de développement, et par quels canaux les faire transiter, pour éviter une nouvelle spoliation. "Teodorin" est à ce jour le favori à la succession de son père Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 47 ans, et dont le clan contrôle les secteurs clés du pays.
Par Célia LEBUR et Fabien ZAMORA (Agence France Presse)
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