Nouveau rebondissement dans la bataille pour le contrôle d'Investment Beverage Business Management (IBBM) la société de gestion du fonds du groupe Castel. Dans une décision rendue publique le 25 septembre, la Haute Cour de Singapour a ouvert la possibilité d’une nomination temporaire de trois administrateurs, tous proposés par la fille unique du fondateur Pierre Castel, Romy Castel et ses alliés (Gilles Martignac, ancien dirigeant limogé par Pierre Castel en 2023 et Guy De Clercq). Il s’agit de Philippe Damas, François Wertheimer et Chua Pin. Leur entrée au conseil doit encore être approuvée par le régulateur financier, la Monetary Authority of Singapore (MAS), avant d'être enregistrée auprès de l'Accounting and Corporate RegulatoryAuthority (ACRA), qui tient le registre des sociétés.
Dans un communiqué, Romy Castel salue « une avancée cruciale pour [mettre] fin à la tentative de monopolisation du groupe par Gregory Clerc ». Contacté par EcoMatin, l'entourage de Gregory Clerc se dit « serein » et juge la décision « purement technique » bien loin du « cataclysme » annoncé par ses adversaires.
Un conseil d’administration vidé en cinq mois
Tout est parti de l'assemblée générale extraordinaire (AGE) du 2 février, qui devait révoquer Gregory Clerc et Pierre Baer. Ce jour-là, Pierre Baer remet en cause la validité des droits de vote de Romy Castel. Gilles Martignac tente alors de prendrela présidence de séance et comptabilise ses voix. La validité de ces votes, et donc de la révocation, est depuis au cœur du litige. Le 9 février, la Haute Cour suspend les deux hommes dans leurs fonctions d’ administrateurs jusqu'au jugement sur le fond. Il ne reste alors au conseil que Michel Palu et HooPing Hua. Le premier démissionne le 11 février, le second le 29 juin. IBBM se retrouve sans aucun administrateur.
Lire aussi : Castel : suspense total après un vote contesté sur la révocation du PDG Gregory Clerc
Le 30 juillet, la MAS fait part de ses inquiétudes. Une société titulaire d'une licence de gestion de fonds ne peut rester sans gouvernance ; faute de régularisation, le régulateur se dit prêt à prendre des mesures, y compris sur cette licence. C'est dans ce contexte que le juge a tranché. La solution retenue est, selon lui, celle qui présente le moindre risque d'injustice en attendant le jugement sur le fond. Dans leur requête, Gregory Clerc et Pierre Baer demandaient la levée des mesures leur interdisant de siéger au conseil. À défaut, Pierre Baer sollicitait la possibilité d’intervenir de manière limitée afin de traiter notamment les obligations réglementaires d’IBBM. La Haute Cour a rejeté ces demandes dans l’attente du jugement sur le fond.
IBBM, clé de voûte ou simple rouage ?
IBBM occupe une place contestée dans l'architecture patrimoniale de l'empire Castel. Les activités opérationnelles du groupe (bière, vin, distribution) remontent notamment vers DF Holding, au Luxembourg. À Singapour, IBBM est la société de gestion de l'Investment Beverage Business Fund(IBBF), lui-même inséré dans un ensemble de holdings et de trusts qui organisent les intérêts de la famille.
C'est sur la portée réelle de ses pouvoirs que les deux camps s'affrontent. Pour Romy Castel, reprendre la gouvernance d'IBBM est un premier levier pour peser, par effet domino, sur le reste du groupe. La gouvernance du Groupe estime au contraire qu'IBBM n’est pas la structure décisionnaire de la gouvernance de l'empire. En effet, les décisions appartiennent au trustee Société générale Asia qui reçoit des demandes d’IBBM mais tranche en fonction de l’intérêt des bénéficiaires. Or, les trustees estiment depuis quelque temps déjà que IBBM a vocation à disparaître et les démarches de remplacement ont déjà été entreprises.
Lire aussi : Afrique : comment Castel renforce son ancrage grâce aux filières agricoles locales
Nous apprenons du jugement du 25 septembre, que Romy Castel, Gilles Martignac et Guy De Clercq détiennent ensemble 72,33 % d'IBBM, contre 24,33 % pour Michel Palu et 3,33 % pour Pierre Baer. L'héritière dispose donc de la majorité du capital et donne rendez-vous le 2 octobre pour des changements majeurs au sein de la structure. Du côté du Groupe, les Conseils d’administrations avaient déjà, dès le mois de février, indiqué que " conformément aux volontés réitérées par son fondateur depuis des décennies, le Groupe Castel est ultimement détenu par des trusts, de manière à assurer un contrôle professionnel et indépendant, garant de la bonne gouvernance du Groupe. Ainsi, le contrôle ultime du Groupe Castel n’appartient ni à des personnes physiques, ni à IBBM qui est qu’une simple société de gestion".
« Depuis neuf mois, Romy Castel crie victoire sur une base quasi hebdomadaire alors qu’en réalité rien n’a changé quant à la direction effective du Groupe. A l’inverse, elle-même et Alain Castel ont effectivement été démis de leurs fonctions d’administrateurs de Castel Vins et elle a été mise en examen pour faux dans les titres. Contrairement à ce qu’elle prétend, elle ne souhaite pas tant évincer Gregory Clerc du Groupe, que les quatre autres branches de la famille qui sont sa cible véritable », ajoute un proche du dossier.
De la Suisse au Cameroun
Singapour n'est qu'un des fronts d'un conflit familial qui s'est nettement élargi ces derniers mois. En juin dernier, Romy et son cousin, Alain Castel, ont été évincés du conseil d’administration de Castel Vin en France.
Lire aussi : Castel Vins : Romy et Alain Castel évincés du conseil d’administration
En Suisse, Romy Castel a quant à elle été entendue le 1er juillet comme prévenue (équivalent de la mise en examen) dans une procédure dans laquelle il lui est reproché d’avoir falsifié la signature de son père, Pierre Castel, dans une procuration lui conférant tous les pouvoirs sur l’ensemble des biens de ce dernier. Elle a, de son côté, engagé une procédure contre Gregory Clerc pour gestion déloyale qualifiée et blanchiment.
Lire aussi : Sosucam : le dialogue reprend entre Somdia et les autorités camerounaises
Alain Castel a également déposé une plainte contre Gregory Clerc en juillet avant d’être débouté par la justice du Luxembourg. Pour l’avocat de Gregory Clerc, Richard Malka, « la plainte pour abus de biens sociaux déposée au Luxembourg par Alain Castel contre Gregory Clerc le 17 juillet a été classée sans suite dès le 31 juillet, deux semaines à peine après son dépôt. Un délai qui parle de lui-même. Il s'agit d'une nouvelle illustration de la stratégie d'Alain et Romy Castel, qui consiste à multiplier et instrumentaliser des procédures judiciaires sans queue ni tête dans le seul but de créer du bruit médiatique. »
Le 28 août, quatre branches de la famille ont publiquement pris leurs distances avec Romy Castel et affiché leur soutien à la gouvernance actuelle, contredisant ses propos qui laissaient entendre depuis le début de l’affaire qu’elle représentait l’ensemble des héritiers. Son camp conteste cette prise de position.
Lire aussi : Castel : derrière le soutien à Gregory Clerc, la famille se déchire sur sa représentation
Le conflit a aussi gagné le Cameroun, autour du projet de cession de la Société sucrière du Cameroun (Sosucam), contrôlée par Somdia, la filiale agro-industrielle du groupe.Romy Castel s'oppose au projet de cession de cette participation, tandis que Gregory Clerc défend une solution négociée avec les autorités camerounaises.
Le Groupe, qui souligne les absences systématiques de Mme Castel aux réunions du conseil d’administration de la Sosucam, a regretté en juin dernier que « Madame Romy Castel présente publiquement comme une découverte par voie de presse un projet dont elle a été régulièrement informée » alors que « toutes les décisions stratégiques relatives aux actifs du Groupe sont prises dans le respect des règles de gouvernance, après analyse approfondie des enjeux industriels, financiers, sociaux et réglementaires ». En conséquence, Romy Castel a été révoquée de son mandat d’administrateur de la Somdia en juin dernier.
Vicky Bagal et Cédrick Jiongo











