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Business et Entreprises

Africa CEO Forum 2026 : le plaidoyer musclé de Kigali pour une Afrique plus souveraine

Réunis les 14 et 15 mai à Kigali, au Rwanda, plus de 2 800 dirigeants politiques, investisseurs et capitaines d’industrie africains ont appelé à une accélération de l’intégration économique du continent, face à la fragmentation du commerce mondial et au recul du multilatéralisme. Placée sous le thème « Scale or fail », la 13e édition de l’Africa CEO Forum a servi de tribune à un plaidoyer offensif en faveur de champions économiques africains, d’une souveraineté accrue sur les ressources stratégiques et d’un capitalisme continental capable de rivaliser avec les grands blocs mondiaux.

Publiée dimanche 17 mai 2026 à 13:21:50Modifiée dimanche 17 mai 2026 à 13:21:52Temps de lecture 6 minPar EcoMatin

Les Chefs d’Etat présents à Kigali dans le cadre de l’Africa CEO forum ©️ Site internet Jeune Afrique
Les Chefs d’Etat présents à Kigali dans le cadre de l’Africa CEO forum ©️ Site internet Jeune Afrique

Les 14 et 15 mai derniers, Kigali, la capitale rwandaise, a accueilli la 13e édition de l’Africa CEO Forum 2026, grand rendez-vous annuel du secteur privé africain organisé par Jeune Afrique Media Group, en partenariat avec l’International Finance Corporation (IFC). Placée sous le thème évocateur « Scale or fail » (« changer d’échelle ou échouer »), cette édition a réuni plus de 2 800 décideurs issus de 77 pays, parmi lesquels plus d’une demi dizaine de chefs d’État et de gouvernement, des dirigeants d’institutions financières internationales, des investisseurs et capitaines d’industrie. Dans un contexte marqué par les guerres commerciales, le recul du multilatéralisme, la fragmentation des chaînes de valeur mondiales et la compétition autour des minerais stratégiques, les débats ont convergé vers la même conviction que l’Afrique ne peut plus espérer peser dans l’économie mondiale en restant fragmentée. Pour exister, le continent doit désormais bâtir des champions régionaux, mutualiser ses capitaux et accélérer son intégration économique. « Le thème de cette 13e édition, “Scale or fail”, dit l’essentiel : l’Afrique doit changer d’échelle. Dans un monde où la taille est devenue un levier de puissance, nos entreprises, nos capitaux et nos projets ne peuvent plus avancer en silos. L’enjeu est de construire un capitalisme africain partagé, capable de dépasser les frontières nationales, de mobiliser davantage de capitaux africains et de faire émerger de véritables champions continentaux », a résumé Amir Ben Yahmed, président de l’Africa CEO Forum.

Le dirigeant de Jeune Afrique Media Group a martelé tout au long des échanges que « la taille critique est devenue une condition de survie ». Pour lui, l’Afrique doit abandonner les réflexes de protectionnisme économique et promouvoir une logique de « propriété partagée » entre investisseurs africains. « Les grands champions internationaux n’appartiennent à personne, c’est ce qui fait leur force », a-t-il insisté, plaidant pour des investissements transfrontaliers, une harmonisation réglementaire et une meilleure circulation des capitaux sur le continent. Cette nécessité de bâtir une puissance économique continentale a également été défendue par Makhtar Diop, directeur général de l’IFC. « Le talent existe, le capital et l’ambition aussi, ce qui manque, c’est la collaboration », a-t-il déclaré. Pour l’ancien ministre sénégalais de l’Économie, la décennie actuelle doit être celle où « l’Afrique cesse d’exporter son potentiel ». Il est question, désormais, de transformer localement les ressources minières, industrialiser davantage les économies africaines et intégrer le continent aux nouvelles chaînes de valeur mondiales.

Paul Kagame à l’offensive

Jeudi, la cérémonie d’ouverture a été dominée par l’intervention du président rwandais Paul Kagame, hôte du forum. Dans un discours offensif, le chef de l’État a dénoncé le double discours des grandes puissances vis-à-vis du continent africain. « Nous devons apprendre à dire non. D’un côté, ils viennent nous donner des leçons sur les droits humains et de l’autre ils viennent nous prendre nos minerais. On ne doit plus attendre de se faire arnaquer », a-t-il lancé devant une salle acquise à sa cause. Paul Kagame a surtout insisté sur le rôle moteur du secteur privé africain dans cette transformation économique. « Le secteur privé devance le secteur public », a-t-il affirmé, estimant que les lourdeurs administratives continuent de freiner le potentiel des entreprises africaines. « Sans ces freins, le secteur privé, tout comme le continent dans son ensemble, afficherait aujourd’hui un niveau de développement bien plus important qu’il ne l’est en réalité », a poursuivi le président rwandais, appelant à une coopération plus étroite entre gouvernements et entrepreneurs.

Cette idée d’une responsabilité collective a été reprise par Jean-Guy Afrika, directeur général du Rwanda Development Board. « L’Africa CEO Forum est devenu bien plus qu’un simple rassemblement annuel. C’est désormais une plateforme où les dirigeants des secteurs public et privé africains se réunissent pour définir un programme commun en matière de croissance, d’investissement, de partenariat et de mise en œuvre », a-t-il expliqué. Selon lui, « le changement d’échelle ne sera pas porté uniquement par les entreprises ou les gouvernements », mais nécessitera « une responsabilité partagée, des risques partagés et une mise en œuvre commune ». Les discussions ont également mis en lumière les limites actuelles de l’intégration économique africaine. Huit ans après son lancement, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) peine encore à produire tous ses effets. Des barrières réglementaires subsistent, les coûts logistiques demeurent élevés et les échanges intra-africains restent faibles, autour de 15% seulement du commerce du continent. « Beaucoup de dirigeants du secteur privé ne savent pas où en est réellement la mise en œuvre de la ZLECAF », a regretté Amir Ben Yahmed, appelant à davantage de transparence et d’efficacité dans l’application des accords régionaux. 

Stratégies collectives 

Le vice-président Afrique de l’IFC, Ethiopis Tafara, a lui aussi insisté sur l’impératif de coordination régionale. « Nous devons comprendre quel rôle chacun peut jouer », a-t-il déclaré, soulignant que la compétition mondiale impose désormais des stratégies collectives. Au-delà de l’intégration commerciale, les participants ont aussi débattu des enjeux de souveraineté financière et monétaire. Mary-Ann Musangi, dirigeante de l’entreprise kényane Haco Industries, a plaidé pour une réflexion sur les mécanismes monétaires africains afin de réduire la dépendance du continent au dollar. « Je pense que nous pourrions faire quelque chose sur les devises, basées sur les spécificités de nos économies », a-t-elle déclaré. Autour des tables rondes consacrées à l’intelligence artificielle, aux datacenters, à l’énergie, aux infrastructures ou encore à l’industrialisation, un même fil conducteur s’est imposé : l’Afrique doit cesser de penser à l’échelle nationale. Les marchés domestiques sont jugés trop étroits pour permettre l’émergence de groupes capables de rivaliser avec les grandes multinationales mondiales.

La présence de plusieurs dirigeants africains a renforcé la dimension stratégique du rendez-vous. Aux côtés de Paul Kagame figuraient, notamment, Bola Ahmed Tinubu, président du Nigeria, Brice Clotaire Oligui Nguema, président du Gabon, Daniel Chapo, président du Mozambique, Mohamed Ould Ghazouani, président de la Mauritanie, Ndaba Gaolathe, vice-président du Botswana, ainsi que le Premier ministre de la Côte d’Ivoire, Robert Beugré Mambé. Le monde des affaires était également fortement représenté avec la participation du milliardaire nigérian Aliko Dangote, d’Abdul Samad Rabiu, PDG de Bua Group basé au Nigeria, du patron d’Equity Bank James Mwangi, du président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), Serge Ekué, ou encore de Sidi Ould Tah, président de la Banque africaine de développement (BAD), qui ambitionne de mobiliser 56 milliards de dollars sur 10 ans pour doubler le PIB industriel de l’Afrique. Au terme de deux jours d’échanges, une idée s’est imposée à Kigali : dans un monde structuré autour de grands blocs économiques, l’Afrique n’a plus d’autre choix que d’apprendre à grandir ensemble. Plus qu’un slogan, le « Scale or fail » lancé depuis Kigali est une injonction stratégique adressée à l’ensemble du continent.

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