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FCFA : de la France ou de la Cemac, qui décidera de la dévaluation?

Emmanuel Macron prétend que la décision sur le changement de parité revient aux leaders de la sous-région. Et pourtant, à l’analyse de la convention de coopération monétaire c’est Paris qui décide.

Publiée dimanche 17 mai 2020 à 07:46:12Modifiée lundi 6 décembre 2021 à 11:30:44Temps de lecture 8 minPar EcoMatin

Paul BIYA et Emmanuel MACRON

La Banque des Etats de l’Afrique Cen­trale (Beac), a ren­du publique hier, un com­muniqué assurant que ses réserves de change se si­tuent à 5 348,8 milliards de FCFA, représentant près de 5 mois d’importations de biens et de services pour un taux de couverture extérieure de la monnaie de 74,16%. Ce communi­qué a eu le don de rassu­rer les observateurs. Car quelques jours plus tôt, la même Beac avait déjà alerté que si les Etats de la sous-région Afrique Centrale ne contrent pas efficacement les consé­quences économiques et financières de la crise sani­taire liée à la Covid-19, les réserves de change de la sous-région diminueraient drastiquement et expose­raient la zone à une déva­luation de sa monnaie.

Dans cette hypothèse qui reste d’actualité, à qui reviendrait-il de prendre la décision d’une modi­fication de la parité entre le franc CFA (FCFA) et l’euro ? La question hante les esprits alors que la pan­démie de coronavirus a fait ressurgir le risque d’une dévaluation de la mon­naie de la Communauté économique et monétaire des États de l’Afrique cen­trale (Cemac). La ques­tion préoccupe d’autant plus que tous les experts s’accordent à dire qu’il s’agit d’une décision plus politique que technique. « D’une manière géné­rale, le choix du régime de change d’un pays ou d’un groupe de pays relève du pouvoir politique », affir­mait en juillet 2017, le gouverneur de la banque centrale, Abbas Mahamat Tolly.

>>Lire aussi-Dévaluation du Fcfa: Motaze n’y croit pas!

En effet, ni la convention de coopération moné­taire entre les États de la Cemac et la République française, ni la conven­tion de compte d’opéra­tions de la banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), ni ses statuts, en­core moins la convention régissant l’union moné­taire d’Afrique centrale ne définissent les conditions techniques qui devraient déclencher un changement de parité. Dans son article 12, la convention de coo­pération stipule que la pa­rité « est susceptible d’être modifiée (…) compte tenu des exigences de la situa­tion économique et finan­cière des États membres ».

Dans l’article 1 des statuts, il est juste indiqué que la banque centrale « garantit la stabilité » de la mon­naie. Ce que la Beac tra­duit dans ses documents internes par le maintien d’un taux d’inflation infé­rieur à 3% et d’un taux de couverture extérieure de la monnaie supérieur à 20% (c’est-à-dire que les avoirs en devises doivent tou­jours représenter au moins 20% des importations). Et selon l’article 11, lorsque ce taux est inférieur à 20%, « le conseil d’administra­tion est immédiatement convoqué pour délibérer sur les mesures de re­dressement approprié à mettre en oeuvre dans les États en position débitrice ».

Écran de fumée

En plus, en vertu de la garantie de convertibi­lité illimitée, « en cas de choc sur la situation des comptes extérieurs de l’une des sous-ré­gions de la zone franc qui se traduirait, par exemple, par l’impos­sibilité pour les États de la sous-région d’assurer en devises le paiement de leurs importations, le Tré­sor français s’engage à apporter les sommes nécessaires en euros », indique le ministère français de l’Écono­mie et des Finances.

À Paris, on estime que la décision revient aux au­torités de la Cemac. « C’est une discussion, ce n’est absolument pas à moi de dire ça aujourd’hui. C’est avant tout aux leaders de ces pays et aux instances régionales d’en décider », indiquait le 15 mars le chef de l’État français Emmanuel Macron lors d’une interview accordée à Radio France internatio­nale (RFI).

Sur le continent, le dis­cours officiel tend éga­lement à le penser. « Les chefs de l’État ont relevé d’emblée que le renforce­ment de la stabilité macro­économique ne nécessitait pas un réajustement de la parité monétaire actuelle ».

>>Lire aussi- Cemac: le spectre d’une dévaluation du FCFA plane à nouveau

Cet extrait du communi­qué final du sommet ex­traordinaire de la Cemac de décembre 2016, au plus fort de la crise éco­nomique provoquée par la baisse drastique du prix du pétrole enregistrée dès le milieu de l’année 2014, suggère que ce sont les chefs d’État de la sous-ré­gion qui décide de la ques­tion. Il en est de même du communiqué annonçant la dévaluation de 1994, lu par Antoine Ntsimi, le ministre camerounais des Finances de l’époque. « Les chefs d’État de gou­vernement ont marqué leur accord pour modifier la parité du franc CFA, qui s’établit à 100 FCFA pour 1 franc français à comp­ter du 12 janvier à zéro heure », avait-il indiqué.

Le rôle central de la France

Mais contrairement au dis­cours officiel, la France joue un rôle de premier plan. Selon l’article 12 alinéa 2 de la convention, le changement de parité se fait « après concerta­tion entre les États si­gnataires ». En d’autres termes, après concerta­tion avec la France. « Le terme précédemment employé était “accord” et non pas “concerta­tion”. La différence est avant tout d’ordre psychologique », indi­quait en décembre 1972 la Commission des finances, des contrôles budgétaires et des comptes économiques du Sénat français en commentant le projet de loi autorisant l’adoption de la convention de coo­pération monétaire entre les États de la Cemac et la République française.

« Dans une concerta­tion, il peut y avoir dé­bat. Mais in fine, quelle est la décision qui sera adoptée ? Ce sera la décision qui arrange le plus fort, car les concer­tations entre pays sont une affaire de rapports de pouvoir », fait ob­server le géoéconomiste Maurice Simo Djom. À ce jeu, la France va vain­queur, estime l’auteur de « La guerre économique ». Et pour cause, « La France est une puissance nu­cléaire, son PIB est 15 fois supérieur aux PIB réunis des 15 pays africains de la zone franc », ajoute-t-il.

En plus, son statut de ga­rant de la convertibilité illimitée « lui donne trop de pouvoir », commente un ancien cadre à la Beac. « C’est ce que le Nigeria ne veut pas dans le cadre de la nouvelle monnaie de la Cedeao », assure-t-il. « Être garant vous donne la responsabilité de surveiller le débiteur et de vous assu­rer qu’il rembourse. Donc le garant s’assure même que les dispositions sont prises pour qu’on n’ait pas recours à lui. La pré­sence de la France dans les conseils d’administration des banques centrales se justifie par cela. Dans le cas présent, la dévaluation fait partie de ces disposi­tions », soutient la même source.

Embarras

On est donc loin du simple « accompagnement » re­vendiqué par Emmanuel Macron. C’est que la ques­tion est « politiquement sensible » pour la France, analyse un haut cadre d’une organisation sous régionale d’Afrique cen­trale. Maurice Simo Djom est du même avis. « Le franc CFA est une question embarrassante pour l’oli­garchie française. C’est un dispositif qui ne trouve pas de justification 60 ans après les décolonisations, peu importe le bout par lequel on le prend. N’ou­blions pas que c’était une monnaie coloniale visant à faciliter le commerce entre la France et ses colonies », explique cet expert très proche des milieux finan­ciers.

Et pourtant, « au lieu de parler de garant, nous de­vons parler de parrain. La France fait tout pour don­ner l’impression que nous ne sommes pas aptes pour gérer notre monnaie », observe un expert en pro­grammation monétaire. En réalité, la France « profite du dispositif » notam­ment pour renforcer son influence internationale. Elle « ne souhaite donc pas y renoncer ». « C’est pour cela qu’elle opte pour la tactique de l’ambassadeur : en amont, elle s’assure par tous les moyens que les chefs d’État des PAZF sont acquis à sa cause. En aval, elle se dissimule der­rière ces dirigeants pour continuer d’administrer sa monnaie coloniale », tranche Maurice Simo Djom.

>>Lire aussi- Monnaie : la fausse rumeur sur la dévaluation du FCFA

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