À quelques semaines des fêtes de fin d’année, Madeleine Gwet redoute surtout de se retrouver avec ses poulets sur les bras. La fermière installée à Douala observe avec inquiétude la polémique née de la publication d’une étude faisant état de la présence de métaux lourds dans des volailles et des œufs produits au Cameroun. « La nouvelle n’a pas tardé à se propager… Lorsqu’un doute pareil s’installe sur la qualité du poulet, beaucoup d’acheteurs réduisent machinalement leurs achats pendant un bon bout et se tournent vers d’autres produits. […] Cette situation risque d’entraîner de sérieuses difficultés d’écoulement alors que les charges de production ne vont pas bouger et que la période des fêtes approche à grands pas », confie-t-elle.
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Une inquiétude partagée par plusieurs opérateurs de la filière. Guy Pierrot Nzodjing, directeur général adjoint de la Société des provenderies du Cameroun (SPC), filiale du groupe NJS, estime que la controverse est « susceptible de créer un climat de méfiance chez les consommateurs », précisément au moment où les entreprises abordent leur période la plus importante de l’année. Les trois derniers mois concentrent traditionnellement une forte activité, portée notamment par les festivités de fin d’année. Avec 1 170 milliards de FCFA de chiffre d’affaires en 2024 et quelque 570 000 emplois directs et indirects, selon les données communiquées en octobre par l’Interprofession avicole du Cameroun (IPAVIC), la volaille est devenue une véritable industrie. L’organisation estime son poids à environ 4 % du PIB national. Une baisse durable de la consommation toucherait ainsi éleveurs, fabricants d’aliments, accouveurs, transporteurs, commerçants et autres activités gravitant autour de la chaîne avicole.
Les métaux lourds en question
Mais que disent exactement les travaux scientifiques à l’origine de cette inquiétude ? Publiée en 2026 dans la revue Food Safety and Risk, l’étude menée par Fabrice De Paul Tatfo Keutchatang et plusieurs chercheurs de l’Université de Yaoundé I et de l’Institut de recherches médicales et d’études des plantes médicinales (IMPM) porte sur 48 poulets et 180 œufs provenant de douze exploitations situées dans le Centre, le Littoral et l’Ouest. Les chercheurs disent avoir détecté six métaux lourds : plomb, cadmium, mercure, chrome, arsenic et nickel. Dans les muscles des poulets analysés, la concentration maximale relevée atteint notamment 7,5 microgrammes (µg) par kilogramme pour le plomb, 29,6 µg/kg pour le cadmium, 60,4 µg/kg pour le chrome et 1,4 µg/kg pour l’arsenic.
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La présence de ces substances ne suffit cependant pas, à elle seule, à établir que la viande analysée présente un danger pour le consommateur, selon l’IPAVIC. Pour les deux métaux pour lesquels le comparatif établi à partir de la norme NC 45:2001-20 fournit une valeur de référence, les concentrations maximales relevées dans les muscles restent en dessous des niveaux cités : 7,5 µg/kg pour le plomb, contre une référence de 100 µg/kg, et 29,6 µg/kg pour le cadmium, contre 50 µg/kg. Pour le mercure, le chrome, l’arsenic et le nickel, le référentiel utilisé ne fournit pas de limite normative spécifique permettant de tirer, sur cette seule base, la même conclusion réglementaire. C’est précisément sur cette nuance que l’IPAVIC insiste : « leur détection à l’état de traces ne signifie pas qu’il y a un danger. Seul le dépassement des seuils réglementaires fixés par le Codex Alimentarius pourrait être nuisible », soutient l’organisation.
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Plus significatif encore, le principal auteur de l’étude appelle lui-même à ne pas aller au-delà de ce que permettent ses travaux. Interrogé sur le risque que présenterait la consommation du poulet camerounais, Fabrice De Paul Tatfo Keutchatang estime que les résultats disponibles ne permettent pas, en l’état, de tirer une telle conclusion. Il présente ses travaux comme un état des lieux qui devra être complété par des investigations plus poussées. L’IPAVIC conteste dès lors la généralisation des résultats à l’ensemble de la production nationale, alors que les prélèvements ont concerné 48 poulets, 180 œufs et douze exploitations dans trois régions. L’interprofession ne remet pas pour autant en cause l’intérêt de la recherche. Son responsable Benoît Onana estime au contraire que ces travaux doivent contribuer à améliorer les pratiques d’élevage et les protocoles sanitaires.
Vingt ans d’acquis en jeu
Pour les professionnels, la crainte va désormais au-delà d’un mauvais dernier trimestre. Ils redoutent qu’une défiance durable envers le poulet local ne finisse par fragiliser vingt années de développement de la production nationale. Le Cameroun a fortement restreint les importations de poulets congelés à partir de 2005-2006, ouvrant davantage le marché aux producteurs locaux. Depuis, la filière a changé d’échelle. Le cheptel national est passé de 68 millions à 102 millions de poulets entre 2011 et 2025. La production d’œufs de consommation a atteint 107 505 tonnes en 2025, en progression de 14 %. Celle de viande et abats de volaille s’est établie à 53 934 tonnes, en hausse de 7,3 %, selon les statistiques du ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (Minepia).
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C’est ce chemin parcouru que les industriels ne veulent pas voir remis en cause. « Envisager même qu’on retourne à cette situation serait suicidaire », prévient Guy Pierrot Nzodjing à propos d’un éventuel retour aux importations massives de poulets congelés. Le dirigeant de SPC estime que les investissements consentis depuis deux décennies ont permis au Cameroun de construire une véritable capacité locale de production. Un retour des importations n’est toutefois pas, à ce stade, annoncé par les pouvoirs publics. Il s’agit d’une crainte exprimée par les professionnels face aux conséquences que pourrait avoir une dégradation durable de la confiance des consommateurs. Contacté par EcoMatin sur la polémique et les réponses sanitaires envisagées, le Minepia n’avait pas encore donné suite à nos sollicitations au moment de la publication de cet article.
Comparaison des concentrations maximales relevées dans les muscles de poulets avec les valeurs de référence citées dans la norme NC 45:2001-20
| Métal lourd | Concentration maximale mesurée | Valeur de référence (NC 45:2001-20) | Conclusion |
| Plomb (Pb) | 7,5 µg/kg | 100 µg/kg — référence normative pour la viande | Valeur mesurée nettement inférieure à la référence. |
| Cadmium (Cd) | 29,6 µg/kg | 50 µg/kg — référence normative | Valeur mesurée inférieure à la référence. |
| Mercure (Hg) | 2,3 µg/kg | Pas de limite normative spécifique établie | Faible concentration dans le muscle. |
| Chrome (Cr) | 60,4 µg/kg | Pas de limite normative spécifique identifiée | Présence détectée. Impossible de conclure à une conformité réglementaire sur cette seule base. |
| Arsenic (As) | 1,4 µg/kg | Pas de limite normative spécifique identifiée | Présence détectée à une faible concentration numérique. |
| Nickel (Ni) | 0,4 µg/kg | Pas de limite normative spécifique identifiée | Présence détectée à une faible concentration numérique. Pas de conclusion réglementaire définitive. |
Sources : Étude de Tatfo Keutchatang et collaborateurs, Food Safety and Risk, 2026









