Le contraste est saisissant. Alors que le secteur bancaire congolais continue d’afficher une forte progression de ses revenus, avec un produit net bancaire (PNB) agrégé de 2,24 milliards de dollars en 2025, Afriland First Bank RDC s’enfonce dans le rouge. À fin décembre 2025, son PNB, qui mesure les revenus tirés de l’activité bancaire, était négatif de 4,68 millions de dollars. L’établissement affichait, dans le même temps, une perte de 50,4 millions de dollars et des fonds propres négatifs de 116,9 millions de dollars. Des chiffres qui interrogent directement l’efficacité du processus engagé par la Banque centrale du Congo (BCC) pour tenter de sauver l’établissement.
On est bien loin de l’époque où le rapport officiel de la Banque centrale d’août 2021 donnait un aperçu global de l’état des banques congolaises au 30 juin 2021. Afriland First Bank CD occupait alors la 7e place sur un total de 15 banques commerciales. La BCC soulignait d’ailleurs dans ce rapport que les fonds propres d’Afriland First Bank CD s’élevaient à 48,05 millions de dollars à cette date-là. Une situation largement satisfaisante, puisque la BCC notait en même temps que sur un total de 15 banques opérant sur le marché congolais, 7 étaient loin du minimum de fonds propres requis, qui, à cette date, s’élevait à 30 millions de dollars.
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Que s’est-il passé entre juin 2021 et décembre 2025 ? Placée sous administration provisoire par la Banque centrale du Congo alors que les indicateurs étaient au vert, la banque était censée bénéficier d’une restructuration rapide, alors que sa situation, selon le régulateur, menaçait sa solvabilité ainsi que les intérêts de ses déposants et autres créanciers. Trois ans après son entrée dans ce régime, pourtant, Afriland cherche toujours le point d’inflexion.
Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter à juillet 2021. C’est à cette période qu’éclate une crise de gouvernance au sein d’Afriland First Bank RDC. Le président du conseil d’administration, Joseph Toubib, suspend alors le directeur général, Souaibou Abary, ce qui provoque l’intervention de la BCC. En août 2021, le régulateur met en place une équipe de surveillance rapprochée.
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Les difficultés de gouvernance vont rapidement se transformer en problème de solvabilité et de recapitalisation. En mars 2022, la BCC évalue les besoins de recapitalisation de la banque à 90 millions USD. L’actionnaire majoritaire, Afriland First Group (AFG), contrôlé par l’homme d’affaires camerounais Paul Kammogne Fokam, conteste cette évaluation. Le groupe, qui revendiquait alors 95,6% du capital, conditionne notamment sa participation à une recapitalisation à la réalisation d’un audit contradictoire. Le désaccord entre l’actionnaire et le régulateur ne sera jamais véritablement surmonté. Le 20 juin 2022, la BCC franchit une nouvelle étape et place Afriland First Bank RDC sous administration provisoire. Une équipe de sept personnes, conduite par Mudiay Mpinga, un ancien haut cadre de la BCC, prend les commandes de l’établissement. Sa mission ? Servir d’interface entre les différentes parties prenantes et surtout préparer, dans un délai de 180 jours, un plan de redressement. Mais, le calendrier va rapidement changer.
Le 27 décembre 2022, la RDC promulgue une nouvelle loi relative à l’activité et au contrôle des établissements de crédit. Quelques semaines plus tard, le 20 janvier 2023, l’équipe chargée de l’administration provisoire est reconduite, cette fois sous un régime de résolution. Cette distinction est d'autant plus importante que la résolution constitue le stade ultime du dispositif de traitement des difficultés d’une banque. Le commissaire à la résolution dispose alors de pouvoirs beaucoup plus larges. Il peut se substituer aux organes sociaux, intervenir sur le capital et décider, notamment, de certaines opérations sur les actifs. L’objectif est de restaurer rapidement la viabilité de l’établissement ou, à défaut, de protéger les déposants et les créanciers. Et c’est précisément là que le dossier devient préoccupant. À fin 2025, Afriland dispose de 124,9 millions USD de dépôts pour 175 millions USD de crédits bruts. Mais,seulement 37,8 millions USD, soit 21,6% du portefeuille de crédits, sont considérés comme sains. La banque a dû constituer 131,9 millions USD de provisions pour couvrir les créances en souffrance.
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Autrement dit, le problème n’est plus seulement celui d’une banque déficitaire. C’est celui d’un établissement dont le cœur de métier peine à produire des revenus et dont une grande partie du portefeuille de crédits est dégradée. La situation est d’autant plus délicate que le PNB est passé dans le négatif. Or, si une banque peut ponctuellement supporter une perte, notamment lorsqu’elle provisionne massivement ses créances, lorsque son activité bancaire elle-même ne génère plus suffisamment de revenus pour couvrir ses charges, la perspective d’un redressement devient beaucoup plus complexe. Le recul de certaines de ses activités commerciales n’arrange rien. En 2025, Afriland a, notamment, perdu des marchés de paiement des enseignants et de frais de fonctionnement d’établissements scolaires dans cinq entités. Le portefeuille transféré à d’autres banques représentait 29 513 agents, 2 039 établissements et environ 12 milliards de francs congolais par mois.
Expropriation
La question centrale est désormais celle des fonds propres. En mars 2022, la BCC évaluait déjà à 90 millions de dollars les besoins de recapitalisation. Trois ans de résolution plus tard, la banque affiche des fonds propres négatifs de 116,9 millions USD.Entre-temps, le minimum de capital réglementaire applicable aux banques opérant en RDC a été porté à 50 millions USD, à compter de janvier 2025. Le redressement suppose donc nécessairement de trouver de l’argent frais tout en assainissant un portefeuille de crédits lourdement dégradé.
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Mais, la question de savoir qui recapitalisera la banque et dans quelles conditions est devenue indissociable du conflit qui oppose la BCC à l’actionnaire de référence, qui a porté le dossier sur le terrain de l’arbitrage international. Afriland First Group et plusieurs autres demandeurs, dont Paul Kammogne Fokam, ont en effet saisi le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) en août 2023, pour contester les mesures prises par les autorités congolaises. En juillet 2025, le tribunal arbitral a rejeté une objection juridictionnelle de la RDC, permettant à la procédure de se poursuivre. Le dossier reste pendant. Dans un communiqué publié en février 2026, AFG affirme désormais avoir été « évincée » du capital d’Afriland First Bank RDC par l’État congolais et la BCC. Le groupe considère cette situation comme une expropriation et réclame réparation devant le CIRDI.
Cette bataille judiciaire ajoute une difficulté à une situation financière déjà très tendue. Pendant que les parties s’affrontent sur la propriété et le contrôle de la banque, l’établissement doit continuer à fonctionner, attirer les dépôts, recouvrer ses crédits et reconstruire ses fonds propres. En effet, sa base de fonds propres s’est fortement dégradée et son portefeuille de crédits demeure largement constitué de créances qui ne génèrent plus normalement de revenus. La banque demande aujourd’hui à être restructurée, ce qui suppose que les autorités devront disposer d’un plan crédible et trouver un investisseur qui soit prêt à apporter les capitaux nécessaires. Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de savoir si l’administration mise en place par la BCC peut remettre la banque à flot. Il est de déterminer combien coûterait encore son sauvetage, qui acceptera d’en supporter le coût et sous quelle gouvernance.








