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Conjoncture

Louis Paul Motaze : « aucun investisseur ne peut venir au Cameroun s’il n’a pas la sécurité juridique de ses investissements »

Recettes budgétaires, rôle et missions de la douane, affaire du scanning des marchandises au port autonome de Douala, réserves de change, endettement, programme économique et financier…, le ministre camerounais des Finances fait le point sur tous les sujets qui font l’actualité ces derniers jours dans son département ministériel. (Interview accordée à la CRTV, et menée par Lucresse Medou Djemba dans le cadre de l’émission « Actualité Hebdo » - La retranscription, le titre, et le chapeau sont de la rédaction de EcoMatin.)

Publiée mardi 3 février 2026 à 15:22:56Modifiée mercredi 4 février 2026 à 16:10:20Temps de lecture 8 minPar EcoMatin

Louis Paul Motaze, ministre camerounais des
Louis Paul Motaze, ministre camerounais des Finances

Monsieur le ministre, vous avez récemment commémoré la 73ème Journée internationale de la Douane à Bafoussam et à Yaoundé. Le thème retenu cette année est : « Une douane qui protège la société par sa vigilance et son engagement ». Diriez-vous que la Douane camerounaise joue véritablement ce rôle ?

Vous me donnez l’occasion de dire à mes collaborateurs de la Douane tout le bien que je pense de leur travail, de leur professionnalisme et de leur engagement. Le thème de cette année, fixé par l’Organisation mondiale des douanes, est fort évocateur. Chaque fois qu'on parle des douaniers, on imagine seulement le dédouanement d'un conteneur ou d'une voiture au port, et le paiement obligatoire des droits et taxes. C'est le rôle fiscal de la douane. C'est un rôle crucial.

Il n’y a pas si longtemps, la douane faisait entrer entre 600 et 700 milliards de francs CFA dans les caisses de l'État. Depuis trois ans, elle a dépassé le cap du millier de milliards. Pour le budget 2026, sa contribution est attendue à plus de 1 200 milliards de francs CFA sur un budget global de 8 800 milliards. Cela démontre l'importance de ce corps qui travaille en toute conscience.

Toutefois, je souhaite insister sur le rôle des douaniers en matière de sécurisation du pays. Le Chef de l’État, dans sa sagesse, nous a instruits, le ministre de la Défense et moi-même, d’incorporer la Douane dans la communauté des forces de défense.

Quelle action la Douane mène-t-elle concrètement pour assumer cette mission ? Des armes circulent et la Douane en a saisi plusieurs. De quel pouvoir dispose-t-elle pour sécuriser davantage notre pays ?

La Douane procède quotidiennement à des saisies, parfois spectaculaires : armes, engins explosifs improvisés, drogue, substances toxiques ou médicaments contrefaits. Je me rappelle un incident à l’Extrême-Nord entre deux communautés : la Douane avait saisi des camions entiers de machettes et de couteaux. En voyant cela, j’ai immédiatement pensé aux tragédies passées dans d'autres pays de la région.

N’oubliez pas que la Douane est un corps armé. C’est pourquoi le ministre délégué à la Présidence chargé de la Défense nous associe aux journées portes ouvertes de l'armée. Enfin, il y a un rôle économique : la Douane protège l’économie locale pour que les produits ayant un substitut local ne souffrent pas d'une concurrence déloyale.

On parle beaucoup d’un imbroglio autour du scanning des marchandises au Port autonome de Douala. Ce service, effectué depuis 2015 par la SGS, croise désormais sur le terrain un nouveau concessionnaire, Transatlantic D. SA. Quelle est la position du gouvernement ?

Vous comprendrez que je n'aille pas au fond du dossier, car une réunion importante s'est tenue à la Présidence de la République sur cette affaire. Les vrais problèmes ont été posés et nous attendons la décision du gouvernement. La seule chose sur laquelle je voudrais insister, c'est que je suis le ministre qui, hélas, est souvent amené à payer des indemnités fortes lorsque, sur le plan juridique, les procédures n'ont pas été respectées. J’ai rappelé au directeur général du Port autonome de Douala l’existence d’un contrat. Un État a le droit souverain de choisir ses partenaires, mais cela doit se faire selon les normes et les formes.

Certains pensaient qu'un contrat n'était plus en vigueur, mais il suffit de le lire. On invoque parfois des décisions stratégiques du Chef de l'État, mais au niveau de l’administration, nous devons les opérationnaliser sans créer de préjudices financiers évitables. Au-delà des sommes perdues en contentieux, c'est le climat des affaires et l'image de marque du pays qui sont en jeu. Aucun investisseur ne vient s'il n'a pas la sécurité juridique de ses investissements.

Monsieur le ministre, vous étiez à Brazzaville pour un sommet des chefs d’État où une alerte a été donnée sur l’amenuisement des réserves de change en zone CEMAC. Quelles mesures correctives ont été décidées ?

Je remercie le Chef de l’État de m’avoir désigné pour le représenter. L'attention des États a été attirée sur un amenuisement tendanciel des réserves, qui garantissent la convertibilité de notre monnaie. On a constaté que certains budgets étaient trop expansionnistes, entraînant un endettement lourd.

Si cette tendance se poursuit, le problème de la parité du franc CFA pourrait se reposer, comme en 2015. On ne triche pas avec les chiffres. Le FMI a souligné que sans appuis budgétaires, nous pourrions perdre les bénéfices des efforts accomplis par les États.

La pertinence des décisions précédentes n'est pas remise en cause ; le problème se situe au niveau de leur application, parfois lente ou mitigée. Tout le monde est tombé d'accord pour implémenter rigoureusement toutes les mesures prescrites. Un État, par exemple, a déjà annoncé une loi de finances rectificative pour corriger son budget et rapatrier les ressources des industries extractives. Le suivi sera désormais renforcé par le Copil PREF CEMAC via des audits trimestriels pour prévenir toute dérive. Cette "surveillance renforcée" permet d'affirmer que la dévaluation du franc CFA n'est absolument pas à l'ordre du jour.

Est-ce que cela signifie que le Cameroun repart sur un nouveau programme économique et financier avec le FMI ?

Le communiqué final invite les États à négocier ou à accélérer la conclusion de programmes avec le FMI. Le Cameroun représente entre 46 % et 47 % du PIB de la sous-région. Quel serait l'impact d'un programme de la CEMAC sans le Cameroun ? Il ne faut pas présenter cela comme la fin du monde. Beaucoup de prescriptions viennent de nous-mêmes.

Ces programmes nous imposent une discipline qui améliore la situation de nos finances publiques. Sur le FMI, soyons clairs : nous ne sommes pas sous leur dictée. C’est d'abord le programme du Cameroun, nos propres réformes que nous présentons à un partenaire. Le FMI certifie la trajectoire, ce qui nous permet ensuite d'aller sur le marché international avec une signature crédible. C’est exigeant, cela demande de la discipline budgétaire, mais c’est le prix de la stabilité.

En matière de finances publiques, êtes-vous satisfait des chantiers engagés depuis votre arrivée ?

C’est un vaste chantier. On juge les résultats à l’aune des objectifs fixés et nous sommes sur la bonne voie. Sur un budget de plus de 8 800 milliards de FCFA, les administrations collectent plus de 5 000 milliards, auxquels s'ajoutent les recettes pétrolières pour atteindre environ 6 000 milliards.

Contrairement à ce que l'on entend, ce n'est pas un "budget de dettes". Il est principalement alimenté par l’effort des travailleurs et des entreprises camerounaises. Notre économie est diversifiée, ce qui nous protège des chocs sur les prix du pétrole. De plus, nous développons le potentiel des recettes non fiscales, estimé à 600 milliards de FCFA.

Et concernant l'endettement du Cameroun ?

Il y a une confusion dans l'interprétation des chiffres. Les 3 000 milliards évoqués incluent des ressources affectées à des projets pluriannuels déjà conventionnés depuis des années. Ce n'est pas une dette nouvelle décaissée en une fois. Le Cameroun fait partie des 10 pays les moins endettés d'Afrique. Notre dette est soutenable. Nous sommes à environ 45 % du PIB, bien en deçà du critère de convergence de la CEMAC (70 %) et même de notre propre objectif SND 30 (50 %). Le vrai sujet est l'utilisation de cet argent. Nachtigal (420 MW), les routes reliant Brazzaville à Yaoundé : c'est la dette. Sans ces barrages, la situation énergétique serait bien pire. La demande croît avec l'urbanisation et l'industrialisation. Nous nous endettons pour créer de la richesse future.

Quel est l'état actuel de l'économie camerounaise ?

La situation est bonne, mais elle peut aller mieux. Aucun pays ne peut prétendre que tout va bien. Dans un contexte international contraint et difficile d'accès aux financements, nous avons la chance d'avoir une population laborieuse et des entreprises résilientes. Pendant la crise de la Covid-19, alors que l'économie mondiale était en récession, le Cameroun a maintenu une croissance positive (entre 0,3 % et 0,5 %). Le gouvernement est déterminé à faire encore mieux pour l'emploi, la jeunesse et les femmes.

Source CRTV

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