Contexte
Le projet de bauxite de Minim Martap est depuis plusieurs semaines au centre d’une bataille qui se joue à près de 12 000 kilomètres du Cameroun, en Australie, où est cotée Canyon Resources, détenteur du permis d’exploitation. Depuis le 29 juillet 2026, son actionnaire majoritaire A2MP Investments veut passer de 55,56 % à au moins 75 % du capital, en proposant de racheter les titres qu’il ne détient pas encore. Mais son prix, 0,05 dollar australien par action, a déclenché la fronde : il est inférieur de 42,5 % au cours de Canyon à la veille de l’offre et de 47 % à sa moyenne des trente séances précédentes.
Derrière A2MP se trouve Eagle Eye Asset Holdings (EEA), véhicule singapourien qui en détient 97,3 %, lui-même rattaché au Growmax Trust dont l’homme d’affaires indien Gagan Gupta est le contrôleur ultime. Fondateur d’ARISE Group, qui développe plusieurs projets industriels en Afrique, Gupta se retrouve ainsi au cœur de la bataille pour l’un des principaux actifs miniers camerounais.
Lire aussi :Bauxite : la bataille pour le contrôle de Minim-Martap portée devant le gendarme boursier australien
En face, Canyon a organisé la résistance. Le 11 août, son conseil a créé un comité indépendant, présidé par Rory McGoldrick, qui appelle les minoritaires à rejeter l’offre. L’expert indépendant sollicité par Canyon l’a depuis jugée « ni équitable ni raisonnable ». Pendant ce temps, pas un kilogramme de bauxite commerciale n’a encore quitté l’Adamaoua. Canyon a abandonné son objectif d’une première expédition au quatrième trimestre 2026 et reporte désormais le démarrage à 2027. Seulement, pendant que les actionnaires se déchirent sur la valeur de l'action, pas un kilogramme de bauxite n’a encore quitté l’Adamaoua, comme initialement prévu. Canyon a retiré son objectif d’une première expédition au quatrième trimestre 2026 et repoussé à 2027, alors que les besoins de financement ont augmenté et que la principale ligne de crédit du projet s’est grippé : le 24 août, AFG Bank Cameroon a suspendu de nouveaux décaissements sur une facilité syndiquée de 82 milliards de FCFA, après environ 75 millions de dollars déjà tirés, le temps de réexaminer le calendrier et le modèle financier de Minim Martap.
Pourquoi Gagan Gupta veut-il davantage de contrôle sur la bauxite de Minim Martap ?
Sur le papier, Minim Martap est un actif de grande classe. Le gisement compte 1,1 milliard de tonnes de ressources de bauxite, dont 144 millions de tonnes déjà classées en réserves, avec une teneur moyenne de 51,2 % en alumine et seulement 1,7 % de silice. La qualité du minerai constitue l’un de ses principaux atouts. ERM Australia Consultants, cabinet spécialisé mandaté pour réaliser l’expertise technique du projet dans le cadre de l’offre d’A2MP, considère sa principale zone minéralisée comme étant « parmi les gisements de bauxite de la meilleure qualité connus ». En cause : une forte teneur en alumine et de faibles concentrations en silice et en fer, des caractéristiques recherchées par les raffineries d’alumine. Une autre étude, réalisée par CM Group, estime d'ailleurs que la bauxite de Minim Martap pourrait bénéficier d’une prime de 16 % à 17 % par rapport à la bauxite de référence utilisée sur le marché.
Lire aussi :Bauxite : l'actionnaire majoritaire de Minim Martap veut revoir à la baisse les ambitions du projet
Pourtant, A2MP estime que Minim Martap est prometteur, mais de plus en plus coûteux à développer. Les investissements, estimés à 446 millions de dollars dans l’étude de faisabilité de septembre 2025, sont désormais évalués à environ 494 millions. À cela pourraient s’ajouter 82 millions de dollars de travaux ferroviaires en 2027. Le passage à une capacité de 10 millions de tonnes par an nécessiterait surtout plus de 300 millions de dollars de financements supplémentaires. Le renchérissement du fret ajoute une autre contrainte, avec un coût pouvant atteindre 35,6 dollars la tonne au démarrage. A2MP estime que ces nouvelles hypothèses augmentent les risques du projet. Dans un document envoyé le 2 septembre aux actionnaires, A2MP dit être prêt à engager « du temps, des capitaux et une prise de risque considérables » et estime devoir, en contrepartie, bénéficier davantage de la valeur future du projet.
A2MP compte aussi dans son capital FEDA, le bras d’investissement d’Afreximbank, qui détient 2,7 % du groupe et a souscrit 275 millions de dollars de titres convertibles pouvant porter sa participation jusqu’à 19,9 %.
Pourquoi les actionnaires minoritaires refusent-ils de vendre ?
Parce qu’ils estiment que les difficultés actuelles de Minim Martap ne justifient pas de céder son potentiel à prix cassé. A2MP offre 0,05 dollar australien par action, soit 42,5 % sous le cours de Canyon à la veille de l’annonce. À ce prix, l’ensemble de Canyon est valorisé autour de 103 millions de dollars australiens. Pour eux, c’est trop peu pour une société qui contrôle un projet doté de 1,1 milliard de tonnes de ressources, de 144 millions de tonnes de réserves, d’un permis minier et d’investissements déjà engagés dans ses infrastructures ferroviaires et portuaires. L’expertise commandée dans le cadre de l’offre conforte cette position. BDO Corporate Finance Australia conclut que les 0,05 dollar proposés par A2MP ne sont « ni équitables ni raisonnables ». L’expert valorise l’action Canyon entre 0,14 et 0,446 dollar australien, avec une estimation centrale de 0,32 dollar. Autrement dit, même le bas de sa fourchette représente près de trois fois le prix offert.
Lire aussi :Cameroun : après la crise des actionnaires, le projet Minim Martap se heurte au blocage foncier
Mais cette conclusion comporte une nuance importante. Canyon n’a pas aujourd’hui les moyens de transformer tout son minerai en production. ERM, le cabinet minier sollicité par BDO pour expertiser techniquement le projet, chiffre à plus de 300 millions de dollars le financement encore nécessaire pour réaliser le scénario complet de montée à 10 millions de tonnes par an. C’est là que se joue la bataille de valorisation. BDO considère que les centaines de millions de tonnes qui ne peuvent pas encore être exploitées ont malgré tout une valeur. A2MP rétorque qu’une partie importante de cette valeur repose précisément sur des ressources dont l’exploitation future reste incertaine. Dans son document du 2 septembre, le groupe critique ainsi une valorisation accordant, selon lui, trop de poids à des « ressources résiduelles » qui pourraient « ne jamais être extraites ».
Pourquoi AFG Bank a-t-elle fermé le robinet ?
Le 26 mai 2025, Camalco, la avait obtenu auprès d’AFG Bank Cameroon et d’autres établissements un crédit syndiqué de 82 milliards de FCFA, environ 140 millions de dollars, destiné principalement aux locomotives, wagons et infrastructures nécessaires pour acheminer la bauxite de l’Adamaoua au port de Douala.
Lire aussi :Bauxite : les travaux d’exploration relancés à Minim-Martap et Ngaoundal
Mais le 24 août 2026, la filiale locale du groupe bancaire Ivoirien a suspendu les nouveaux décaissements. Environ 75 millions de dollars avaient déjà été tirés sur la facilité. Avant de débloquer davantage d’argent, les prêteurs veulent réexaminer le calendrier de développement, le modèle financier et ses principales hypothèses, et effectuer une visite du site. Aucun défaut de paiement n’a toutefois été déclaré mais la banque estime que plus le démarrage recule, plus les revenus attendus pour rembourser les prêteurs deviennent incertains. Le crédit est notamment adossé à des sûretés sur des actifs du projet et à des garanties de Canyon et d’A2MP. En gros, AFG demande à Canyon de lui démontrer, chiffres à l’appui, que le nouveau calendrier du projet permettra toujours de rembourser les sommes prêtées.
Quel avenir désormais pour Minim Martap ?
La bataille autour de Canyon ne signifie pas que Minim Martap est abandonné. Les infrastructures continuent d’avancer et des locomotives sont déjà arrivées au Cameroun. Mais le calendrier initial a volé en éclats. La première inconnue est désormais de savoir qui contrôlera le projet. A2MP détient environ 56,56 % de Canyon et veut franchir au minimum 75 %. À partir de 90 %, son intention déclarée est de procéder au rachat obligatoire des actions restantes, de retirer Canyon de la Bourse australienne et de réexaminer elle-même le développement et l’économie de Minim Martap. Autrement dit, la bataille actuelle peut déboucher sur un changement profond de la gouvernance du principal actif bauxite du Cameroun.
Une perspective qui fait réagir Bareja Youmssi, expert minier camerounais. Il estime que Yaoundé, qui détient 10 % d’intérêt dans le projet, ne devrait pas rester spectateur de l'opération. « Je conseille au Cameroun d’utiliser son droit de préemption, à travers la Sonamines, pour racheter les actions de Canyon Resources qu’A2MP veut acquérir à 0,05 dollar australien par action », affirme-t-il. Reste surtout l’argent. Quel que soit le propriétaire de Canyon, Minim Martap ne produira pas à grande échelle sans nouveaux capitaux.
Lire aussi :Bauxite de Minim-Martap : Canyon Resources augmente son capital de 36% pour accélérer l’exploitation












