Au terme de la 3e session ordinaire de son Comité de politique monétaire (CPM), la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a fait le choix, pour une sixième fois d’affilée, de maintenir inchangés ses taux d’intérêts malgré des perspectives économiques en demi-teinte. L’institution projette un taux de croissance du PIB régional de 2,9 % en 2024 (contre 3,3% précédemment estimé en juin), un repli en rythme annuel de 5 % des réserves changes à 6 539 milliards de FCFA (environ 10 milliards d’euros) et un déficit budgétaire de -0,3 %.
Quant à l’inflation, que la politique monétaire de la BEAC vise à contenir, elle devrait s’établir à 4,2 %. Même si le niveau général des prix dans la CEMAC a globalement ralenti (6,1 % en 2023) sous l’effet du resserrement monétaire, il reste encore au-dessus de la norme communautaire de 3%. Cette pression est ressentie sur le pouvoir d’achat des consommateurs et affecte de manière immédiate tout le monde, les entreprises et les ménages.
Carburant, moteur de l'inflation
Locomotive économique de la CEMAC avec 40% du PIB régional, le Cameroun participe activement à cette hausse des prix. Selon l’INS, le taux d’inflation annuel du pays est ressorti à 5,1% en août 2024 sous l’effet d’un double ajustement à la hausse des prix du carburant à la pompe en 2023 et 2024. Ces décisions, qui sont consécutives à la suppression des subventions de l’État couplée à une hausse des cours mondiaux, ont ruisselé dans divers secteurs exerçant une pression supplémentaire sur les prix à la consommation.
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Au niveau de la BEAC, deux leviers ont jusqu’ici été actionnés pour adresser la problématique de l’inflation. Le pilotage du taux d’intérêt afin d'influencer le coût du crédit bancaire et la régulation des liquidités (injection/retrait) dans le cadre des opérations d’Open Market. Mais cela peut s’avérer insuffisant ce d’autant que ce d’autant plus que le marché du crédit reste limité dans la zone, et en particulier pour les ménages qui sont très orientés vers les mécanismes de financement informels (tontines).
« La lutte contre l'inflation en CEMAC nécessite une approche coordonnée avec d’une part les instruments de politique monétaire de la BEAC et d’autre part les États membres qui doivent adopter une politique budgétaire rigoureuse, privilégier des investissements productifs et diversifier leurs économies pour réduire leurs vulnérabilités aux chocs internes et extérieurs », explique un expert.
Aliko Dangote, une option immédiate
Le carburant étant l’un des moteurs de l’inflation, le Cameroun gagnerait à se doter d’un mécanisme d’approvisionnement qui lui permet de s’affranchir des fluctuations des cours mondiaux. Depuis 2018, la Sonara, son unique raffinerie est à l’arrêt suite à un incendie et le pays est contraint d’importer tout le carburant consommé localement. Si les autorités travaillent actuellement à mobiliser les financements nécessaires à la relance de cette unité, une mesure de court terme serait de s’appuyer sur le Nigéria avec qui le Cameroun partage 1 690 km de frontières.
Le Nigéria est au centre de l’actualité depuis que l’homme d’affaires Aliko Dangote a inauguré, fin 2023, la plus grande raffinerie de pétrole d’Afrique avec une capacité de traitement de 650 000 barils par jour. Ayant nécessité un investissement de 20 milliards de dollars US, cette méga-infrastructure, basée dans l’État de Lekki, a démarré avec 325 000 barils et devrait tourner à plein régime d’ici le premier trimestre 2025. Mais déjà, les premières livraisons d'essence sur le marché intérieur ont démarré ce mois de septembre tandis que le gasoil, le Jet A1 et le naphta sont livrés depuis avril. Selon S&P Global, la Dangote Petroleum Refinery a également exporté plusieurs cargaisons ce carburéacteur vers le Togo, le Sénégal et le Ghana cette année.
Le Cameroun gagnerait donc à saisir cette opportunité pour son approvisionnement intérieur. En négociant des conditions commerciales avantageuses et en supprimant les intermédiaires dans les chaînes d'approvisionnement, le pays peut obtenir un réaliser une importante décote sur le prix d’achat actuel du litre. Par ailleurs, la raffinerie étant calibrée pour traiter plusieurs types de bruts, et face à l’instabilité de la production nigériane, le Cameroun peut également envisager d’y vendre son pétrole qui éprouve visiblement des difficultés à approvisionner. En somme, des accords bien négociés avec ce pays voisin permettraient de réduire la facture des importations de carburant et induiraient un ajustement à la baisse des prix à la pompe. Cette option permettra également au pays de garantir son approvisionnement en carburant, pour éviter les multiples pénuries observées ces derniers mois.
L’incidence monétaire
Une négociation à la baisse des importations de carburant aurait également un effet sur les sorties de devises. Projeté à 6 539 milliards de FCFA (environ 10 milliards d’euros) à fin 2024, le niveau des réserves de change de la CEMAC connaîtra un repli considérable. En avril 2023, elles avaient atteint un pic de 7 617,7 milliards FCFA (11,7 milliards d’euros) soit une baisse de 1 070 milliards FCFA 20 mois plus tard. Les efforts de rétrocessions des devises dans le sillage de la mise en œuvre de la nouvelle réglementation des changes, sont ainsi annihilés par une hausse trop importante des devises. En juin dernier, Yvon Sana Bangui tirait la sonnette d’alarme.
« Aujourd'hui, dans la CEMAC, tous les pays importent les produits pétroliers finis. Cela fragilise notre position extérieure. Le Tchad, qui produit du pétrole brut et dispose d'une raffinerie sur place, importe également des produits finis. Nous réglons ces factures en dollars, ce qui nous expose à un risque d'érosion des réserves de change », avait martelé le gouverneur de la BEAC face à la presse. Il faut tout de même préciser que le niveau actuel des avoirs n’impacte pas encore la situation monétaire, car les pays de la CEMAC doivent détenir des avoirs extérieurs bruts (devises, or, DTS) représentant au moins 60 % des engagements à vue de la BEAC, équivalant à au moins trois mois d’importations de biens et services et du service de la dette extérieure.
Malgré le repli des réserves, le taux de couverture extérieure de la monnaie restera élevé à 69,2 % à fin 2024 (soit 4,5 mois d’importations), quoiqu’en baisse par rapport aux 74,8 % enregistrés en décembre 2023.
BEAC : au-delà des taux directeurs…
Si les États ont un rôle important à jouer pour infléchir la courbe actuelle de l’inflation, plusieurs économistes s’accordent pour dire que l’institut d’émission monétaire dispose d’autres leviers pour juguler la hausse des prix. C’est le cas de Barnabé Okouda au Cameroun qui dirige le think thank gouvernemental Camercap-Parc. Dans une note de conjoncture publiée en octobre 2022, l’économiste estime que « le levier le plus efficace contre l’inflation reste le soutien à la production (augmentation des quantités disponibles sur le marché) et la facilitation des échanges par la mise à disposition en quantités suffisantes des signes monétaires nécessaires ayant cours légal ».
Selon lui, la politique monétaire telle qu’elle est appliquée actuellement fonctionnerait mieux dans les économies industrielles et avancées. Avec un faible taux d’accès au crédit bancaire et une économie plongée dans l'informel, il est difficile de mesurer l’impact des taux directeurs sur l’économie réelle dans la CEMAC et au Cameroun en particulier.
« La hausse des prix des produits agricoles frais n’est pas déterminée par le loyer de l’argent des banques à travers les taux directeurs de la BEAC », lance t-il avant de conclure sentencieux, « le soutien à la production et à la distribution serait donc un meilleur moyen de combattre l’inflation (sur les produits agricoles locaux) que le levier des taux d’intérêt ».









