Abbas Mahamat Tolli était l'invité de RFI jeudi. Le Tchadien, candidat à la présidence de la Banque Africaine de Développement (BAD), a saisi l’occasion pour dévoiler les grandes lignes de son programme. À moins de deux mois de l’élection prévue le 29 mai à Abidjan, l’ancien gouverneur de la BEAC met en avant une vision axée sur cinq priorités stratégiques, avec en tête la souveraineté alimentaire. Il estime que l’Afrique ne peut plus se permettre d’importer entre 75 et 85 milliards de dollars de denrées alimentaires chaque année alors qu’elle possède 65 % des terres arables non exploitées du monde.
« Il faut produire localement. Il faut investir massivement parce qu’aujourd’hui, il n’y a que 3 à 5 % des budgets nationaux qui vont dans l’agriculture », a-t-il expliqué lors d'une récente interview avec RFI. Il plaide pour un accroissement des investissements dans ce secteur, l’adoption de nouvelles techniques agricoles et une meilleure formation des jeunes pour faire de l’agriculture un moteur de création d’emplois.
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« Les importations en Afrique représentent autant de ressources qui sortent alors que, si nous arrivons à accroître la production locale et à créer des corridors pour évacuer les produits agricoles, nous éviterons les pertes post-récoltes », souligne l’ancien président de la BDEAC. « Tout cela ajoute-t-il, contribuera à réduire la facture d’importation. Les ressources économisées pourront être réinvesties dans d’autres secteurs pour améliorer les conditions économiques et sociales des populations ».
Deuxième axe : les infrastructures critiques, notamment dans l’énergie et les transports. Abbas Mahamat Tolli insiste sur la nécessité de « créer un grand marché énergétique sur le continent », citant des projets majeurs comme Inga 3 en République Démocratique du Congo et Desert to Power. Il souhaite accélérer leur mise en œuvre et déployer des initiatives similaires pour structurer un marché énergétique africain intégré. « Ce sont des projets qui, de mon point de vue, sont extrêmement importants. […] L’Afrique dépense chaque année entre 100 et 120 milliards de dollars pour importer de l’énergie. Sur 54 pays, 37 sont importateurs nets d’énergie. Le déficit touche également l’industrialisation », regrette le Tchadien.
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Le troisième pilier de son programme concerne la gouvernance économique. « Ce n'est pas tout d'avoir des infrastructures : il faut mettre en place des politiques de transparence, de bonne gouvernance, d'utilisation rationnelle des ressources », affirme-t-il. Il prône une gestion rigoureuse des finances publiques et l’utilisation d’outils numériques pour améliorer le recouvrement fiscal. « Au niveau des États, la bonne gouvernance économique est essentielle. La BAD, en plus d’être une institution financière, est aussi une banque de compétences et d’assistance technique. Elle doit appuyer les États membres pour améliorer la gestion des finances publiques, optimiser le recouvrement des recettes fiscales et renforcer les revenus budgétaires », explique-t-il.
L’impératif climatique et la promotion des énergies renouvelables constituent le quatrième axe de sa stratégie. Tandis que son dernier point concerne la consolidation des marchés domestiques africains afin de recycler l’épargne locale et de réduire la dépendance aux financements extérieurs. Il préconise ainsi la création de marchés financiers solides et l’émission d’obligations de très long terme pour renforcer les bilans des institutions comme la BAD.
BEAC : un bilan à proposé
Alors qu’il va devoir affronter quatre candidats pour la présidence de la BAD, Abbas Mahamat Tolli met en avant son expérience à la tête de la BEAC. Lorsqu’il en prend les rênes, la situation est critique : les réserves de change de la CEMAC couvrent à peine un mois d’importations, et la menace d’une dévaluation pèse sur la région. À la fin de son mandat, ces réserves atteignent près de six mois de couverture. Il se félicite également d’avoir transformé la banque centrale en une institution plus solide : « On avait des déficits budgétaires de 50 milliards FCFA. À mon départ, nous étions à 310 milliards FCFA de bénéfices ».
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Parmi ses réformes phares figure la suppression des avances directes de la banque centrale aux États, remplacées par un marché des titres publics. En quatre ans, les États de la CEMAC ont pu mobiliser 7 000 milliards FCFA via ce mécanisme, permettant de diversifier les sources de financement des gouvernements. De plus, il a supervisé la fusion des deux bourses de la région – la BVMAC et la Douala Stock Exchange – afin de créer un marché financier plus robuste et attractif. Aujourd’hui, « la bourse consolidée affiche un encours de 2 500 à 2 600 milliards FCFA », fait-il remarquer.
Abbas Mahamat Tolli revendique également des avancées dans la diversification économique de la CEMAC, qui reste toutefois largement dépendante des hydrocarbures. « La dépendance accrue aux hydrocarbures fragilise les économies de la CEMAC. Nous avons mis en place un programme de réformes pour accroître le commerce intra-régional et favoriser la transformation locale des matières premières », explique-t-il.
L’avenir de la BAD et du continent en question
S’il est élu, l’ancien gouverneur de la BEAC souhaite inscrire la BAD dans une dynamique plus proactive en matière de financement du développement. Il plaide aussi pour une modernisation des instruments financiers de la BAD, avec des financements hybrides et l’élargissement de ses sources de capitaux. Enfin, sur la question monétaire, il se montre favorable à l’idée d’une monnaie unique africaine, estimant que « l’Union Africaine s’est dotée d’une ambition : celle de créer une monnaie unique pour l’Afrique ». Toutefois, il insiste sur la nécessité de préparer le terrain en renforçant les économies locales et en structurant des marchés financiers solides avant d’engager une transition de cette ampleur.
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Avec un programme ancré dans des solutions pragmatiques et une expérience avérée en matière de gestion économique et financière, Abbas Mahamat Tolli espère convaincre les actionnaires de la BAD de lui confier la direction de l’institution. Son ambition est claire : permettre à l’Afrique de financer son développement sur ses propres bases, en exploitant pleinement ses ressources et en s’appuyant sur des institutions plus solides.








