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CEMAC : le lobbying des pétroliers menace les appuis budgétaires du FMI

C’est un bras de fer qui prend une dimension géopolitique. Le 25 mars 2025, la chambre basse du Congrès américain a enregistré un projet de loi visant à suspendre toute action des États-Unis au sein du Fonds monétaire international (FMI) en faveur des six pays de la CEMAC. L’initiative, portée par le républicain Bill Huizenga, semble être l’aboutissement d’un lobbying de longue date orchestré par les multinationales du secteur pétrolier et minier, appuyées par leur conseiller juridique, Steven Galbraith, figure clé des négociations contractuelles de groupes tels que Chevron, ExxonMobil ou Total. Le décryptage d’EcoMatin.

Publiée mardi 15 avril 2025 à 14:44:58Modifiée mardi 15 avril 2025 à 14:44:58Temps de lecture 5 minPar René Ombala

Le conseiller juridique Steven Galbraith et le gouverneur de la BEAC Yvon Sana Bangui
Le conseiller juridique des lobbies pétroliers qui s'opposent à la CEMAC Steven Galbraith et le Gouverneur de la BEAC Yvon Sana Bangui

C’est un bras de fer qui prend une dimension géopolitique. Le 25 mars 2025, la chambre basse du Congrès américain a enregistré un projet de loi visant à suspendre toute action des États-Unis au sein du Fonds monétaire international (FMI) en faveur des six pays de la CEMAC. L’initiative, portée par le républicain Bill Huizenga, semble être l’aboutissement d’un lobbying de longue date orchestré par les multinationales du secteur pétrolier et minier, appuyées par leur conseiller juridique, Steven Galbraith. Ce dernier, figure clé des négociations contractuelles de groupes tels que Chevron, ExxonMobil ou Total, mène une campagne discrète mais efficace contre la réforme régionale portée par les chefs d’État de la CEMAC. En ligne de mire : la volonté de ces pays d’imposer le rapatriement des fonds RES, provisions que les entreprises extractives doivent constituer pour restaurer les sites après exploitation.

6 000 milliards FCFA en jeu

Concrètement, le législateur américain remet en cause la volonté des États de la région de comptabiliser dans leurs réserves de change brutes les provisions constituées par les compagnies pétrolières et minières pour la restauration des sites après exploitation, également appelées Fonds RES. Dans une dynamique de reconstitution des réserves extérieures et de préservation de la stabilité du franc CFA, les Chefs d’État de la CEMAC ont décidé, le 16 décembre 2024 à Yaoundé, d’accentuer la pression sur les sociétés extractives afin qu’elles rapatrient ces fonds.

Lire aussi : Fonds RES : Les Etats-Unis veulent suspendre les financements du FMI aux pays de la CEMAC

À cet effet, la BEAC — Banque des États de l’Afrique centrale — a été mandatée pour signer, avant le 30 avril 2025, des conventions de comptes séquestres avec ces entreprises, assorties de sanctions en cas de non-conformité. Une étude menée par la BEAC estime que les Fonds RES pourraient générer jusqu’à 6 000 milliards FCFA (environ 9,6 milliards de dollars) pour les pays de la CEMAC, soit un coussin de sécurité important pour les besoins de financement courant.

Réserves de change et Fonds RES : deux lectures opposées

Du côté américain, les Fonds RES sont considérés comme « exclusivement affectés aux coûts des travaux de restauration ». De ce fait, ils « ne répondent pas aux critères du FMI en matière de réserves de change » et leur inclusion dans les statistiques officielles ferait perdre à leurs propriétaires un contrôle effectif sur leur usage. En effet, les réserves de change doivent être « facilement disponibles » et « sous contrôle » des autorités monétaires. « Le FMI a la responsabilité de préciser aux pays quels actifs sont éligibles ou non à la comptabilisation dans les réserves de change brutes, afin de leur permettre d’élaborer des politiques financières appropriées », souligne le projet de loi.

Un lobbying transnational assumé

Dans un communiqué publié le 9 avril 2025, NJ Ayuk, président exécutif de la Chambre africaine de l’énergie, a salué l’initiative du Congrès américain, y voyant une étape « cruciale » pour amener la BEAC à réformer sa politique de change. « Nous comprenons la position du Congrès américain et, en tant que promoteurs d’une approche pragmatique de ces enjeux, nous pensons que nous avons l’obligation de protéger les investisseurs tout en encourageant la croissance, l’emploi et les opportunités pour les pays de la CEMAC », a-t-il déclaré.

Lire aussi : Yvon Sana Bangui : « les sociétés pétrolières n’ont jamais déclaré les fonds à restituer »

Le fait que cette affaire ait été portée devant le Congrès américain témoigne d’un lobbying actif conduit par les multinationales pétrolières et minières depuis la révision du règlement des changes en 2019. Parmi les acteurs en pointe de cette mobilisation figurent des groupes américains tels que Chevron, ExxonMobil, Vaalco Energy, mais aussi d’autres grands opérateurs présents dans la région : TotalEnergies, Trident Energy, BW Offshore, Eni ou Perenco. En février 2025, une tentative de médiation s’était tenue à Libreville entre le ministre gabonais de l’Économie, Marc-Alexandre Doumba, et les représentants des compagnies pétrolières. Galbraith y assistait. Mais les événements récents démontrent que cette concertation n’a pas infléchi sa stratégie de pression.

Un droit de veto décisif au FMI

Dans un contexte où la BEAC peine à imposer le respect de son règlement des changes, cette nouvelle escalade juridique risque de compromettre l’accès futur aux appuis budgétaires du FMI pour la CEMAC. Avec 16,73 % des droits de vote au sein du Fonds, les États-Unis disposent d’un droit de veto de fait, ce qui rend cette initiative législative particulièrement préoccupante pour les équilibres financiers régionaux.

Au 31 janvier 2025, les réserves de changes de la CEMAC étaient estimées à 7 515 milliards FCFA représentant un taux de couverture extérieure de la monnaie 74,9 %. 67,1 % représentent les avoirs extérieurs à vue, 25,4% des autres avoirs extérieurs en devises gérés par la salle des marchés de la BEAC, 4,5 % de l’encaisse or et 2,7 % des avoirs auprès du FMI.

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