Il y a des trajectoires qui ressemblent à des cycles. Celle d’Antoine Ntsimi en est une illustration presque classique dans les arcanes du pouvoir camerounais. À 71 ans, il effectue un retour en grâce, propulsé à la tête du conseil d’administration de la Société camerounaise d’électricité (Socadel), le nouveau nom de baptême d’Eneo Cameroon S.A, acté par un décret du président Paul Biya le 04 mai. Sa nomination, au même titre que la promotion d’Oumarou Hamandjoda jusque-là directeur général adjoint, au poste de directeur général, s’inscrit dans le prolongement de la renationalisation de l’ensemble du secteur de l’électricité marqué par la finalisation, en février dernier, du rachat par l’Etat du Cameroun des 51% des parts détenues depuis 2014 par le fonds d’investissement britannique Actis dans cette entreprise publique dont le capital passe d’un peu plus de 47 milliards à 43,9 milliards FCFA.
L’enjeu crucial de ce retour à la gestion étatique est qu’il permette de rétablir la qualité du service, de réduire les coupures récurrentes et de moderniser les infrastructures, alors que la dette globale de l’ex-Eneo envers le Trésor était estimée à 489 milliards FCFA à fin 2024. Lors de la session inaugurale du conseil d’administration tenue ce mardi à Yaoundé, le ministre de l’Eau et de l’Energie, Gaston Eloundou Essomba, a placé le mandat des nouveaux dirigeants sous le signe « de la compétence, de l’expérience et de la capacité à produire des résultats ». « Ces nominations ne sont pas des récompenses, mais des missions de redressement », a poursuivi le ministre. Les nouveaux dirigeants ont pour mission principale de rétablir l’équilibre financier de l’entreprise et d’améliorer la qualité du service. La première évaluation se fera dans 100 jours. Le retour d’Antoine Ntsimi semble donc n'avoir rien d’anodin. Son choix apparaît comme celui d’un technocrate aguerri, rompu aux négociations internationales et aux rapports de force financiers.
Dévaluation
Formé aux États-Unis, notamment à la Chicago Business School, proche des milieux financiers anglo-saxons, Antoine Ntsimi appartient à cette génération de hauts commis qui ont accompagné les grandes mutations économiques des années 1990. Ministre de l’Economie et des Finances au moment charnière de la dévaluation du FCFA en 1994, il fut l’un des visages de cette séquence douloureuse pour les économies de la zone franc. Une décision historique, qu’il avait eu la lourde charge d’assumer publiquement, et qui continue de marquer son image de gestionnaire capable d’endosser les choix les plus difficiles. Mais la carrière de l’homme n’a jamais été linéaire. Après son départ du gouvernement en 1995, Antoine Ntsimi traverse une période de repli. Élu député en 1997, il tente un repositionnement avant de revenir sur le devant de la scène régionale en 2007, à la tête de la Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), après un passage à la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) comme secrétaire général adjoint entre 2005 et 2007.
François Bozizé
C’est là que sa carrière prend un coup. À Bangui, en République centrafricaine, où siège l’institution, ses relations avec les autorités du pays se détériorent rapidement. L’épisode de mars 2012, lorsqu’il est refoulé à l’aéroport de Bangui sur décision du président François Bozizé, restera comme l’un des moments les plus humiliants de sa carrière. Son image en sort durablement écornée et, dans la foulée, il est débarqué de la présidence de la Commission. Cette dernière décennie, l’ancien argentier de l’État a disparu des radars institutionnels. Une disgrâce silencieuse, dans un système où l’effacement vaut souvent sanction.
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Le retour en grâce d’Antoine Ntsimi, qui semble s’inscrire dans une logique différente de nécessité, dans un contexte de transformation consécutive au rachat par l’État des parts détenues par le fonds Actis pour 78 milliards FCFA, ouvre un nouveau chapitre pour ce commis.
L’entreprise reste confrontée à des défis structurels majeurs : pertes techniques élevées, difficultés de recouvrement, sous-investissement chronique et pression croissante de la demande. Dans ce contexte, le profil d’Antoine Ntsimi coche plusieurs cases. Financier expérimenté, familier des bailleurs internationaux tels que la Banque mondiale ou le FMI, il apparaît comme un interlocuteur crédible pour piloter d’éventuelles renégociations de dettes et restaurer la confiance des partenaires extérieurs. Sa proximité supposée avec certains cercles de décision internationaux pourrait également peser dans un environnement où les arbitrages financiers sont déterminants.

