La Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme sur la dérive progressive du système bancaire de la CEMAC vers un financement quasi exclusif des Etats. Dans son rapport 2024, le régulateur révèle que les expositions brutes des banques sur les trésors publics ont atteint 7 642 milliards de FCFA, soit 405% des fonds propres nets, un niveau seize fois supérieur à la limite prudentielle fixée à 25%. Cette concentration extrême résulte de la montée en puissance des souscriptions bancaires aux Bons et Obligations du Trésor Assimilables, ainsi que du recours accru des Etats aux crédits directs pour boucler les déficits budgétaires.
L’évolution de ces créances montre une dynamique préoccupante. Les financements accordés aux Etats, qui s’élevaient à seulement 509 milliards de FCFA en 2011, culminent désormais à 5 752 milliards de FCFA en 2024, soit une multiplication par onze en treize ans. Entre 2017 et 2024, leur part dans les crédits bruts bancaires agrégés est passée de 24% à 61%, traduisant un basculement structurel où les portefeuilles publics prennent progressivement le pas sur les prêts à l’économie réelle. Pour les banques, ce virage vers les dettes souveraines est certes plus rémunérateur, mais il accroît sensiblement les risques de concentration et d’éviction du secteur privé.
Gare au risque souverain
Cette pression est visible dans la composition des ressources de la clientèle. En 2024, les financements bruts des États ont absorbé 42% des dépôts bancaires, contre 26% en 2017. À l’inverse, les crédits aux entreprises et aux ménages reculent, passant de 74% à 48% des ressources collectées. La progression de la dette publique dans les bilans bancaires crée une dépendance forte à la solvabilité budgétaire des gouvernements, alors même que plusieurs pays de la zone multiplient les émissions pour soutenir des trésoreries fragilisées. La COBAC met en garde contre le risque souverain, c’est-à-dire la possibilité qu’un État ne soit plus en mesure d’honorer ses engagements, un choc qui pourrait contaminer la stabilité financière régionale.
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Cette inquiétude rejoint celle exprimée récemment par la Banque mondiale. Dans son rapport 2025 sur la situation économique du Cameroun, l’institution note que les créances souveraines représentaient déjà plus du tiers des actifs bancaires à fin 2023, contre 10% en 2015. Le phénomène touche l’ensemble de la CEMAC : les banques camerounaises, par exemple, absorbent non seulement les titres émis par Yaoundé, mais aussi ceux des cinq autres pays membres, multipliant leur exposition aux vulnérabilités budgétaires régionales. Le constat est également partagé par le FMI, qui classait en 2024 le Cameroun parmi les pays d’Afrique subsaharienne dont les banques sont les plus exposées au risque souverain.
Face à cette situation, les régulateurs ont commencé à durcir le cadre prudentiel. Depuis octobre 2024, la COBAC applique un dispositif modulant les pondérations de risque en fonction du respect par les États des critères de convergence communautaires. Ce resserrement a déjà freiné la demande bancaire : la participation aux émissions publiques est tombée à 22,3% en janvier 2025 puis 16,1% en février, contre 31% deux ans plus tôt. Mais pour les autorités monétaires comme pour les institutions internationales, ces signaux restent insuffisants. L’enjeu, à moyen terme, est de rééquilibrer les flux de financement en faveur du secteur privé et de protéger la région contre un éventuel choc de dette souveraine, qui pourrait se répercuter sur l’ensemble du système financier de la CEMAC.









