À Kigali (Rwanda), lors de la session spéciale « Invest in Gabon » organisée le 15 mai en marge de la 13e édition de l’Africa CEO Forum, le message porté par les autorités gabonaises a porté sur l’ambition du pays de changer d’échelle. Derrière cette offensive de séduction économique, une institution concentre l’essentiel des attentes : l’Agence nationale de promotion des investissements (ANPI). Créée en 2018, cette entreprise publique est appelée à jouer le rôle de cheville ouvrière du Plan national de croissance et de développement (PNCD) 2026-2030, vaste programme évalué à 27 000 milliards Fcfa, soit près de 49 milliards de dollars, destiné à transformer l’économie gabonaise. Une mission cornélienne confiée par le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir le 30 août 2023 à la suite du renversement du régime d’Ali Bongo Ondimba par le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), puis conforté à la tête du pays après son élection à la présidentielle du 12 avril 2025 avec 94,85% des suffrages. Pour Libreville, cette légitimité électorale doit désormais se convertir en crédibilité économique.
Le pari financier du PNCD est colossal. Sur les 27 000 milliards Fcfa nécessaires, l’État gabonais prévoit d’en mobiliser 10.000 milliards sur ressources propres. Les 17 000 milliards restants devront provenir de financements privés, de partenariats public-privé (PPP) et de joint-ventures. « Décider d’investir au Gabon, c’est faire le choix d’une économie suffisamment structurée, capable d’assurer des niveaux de croissance positifs et donc des marges de rentabilité intéressantes », a assuré à Kigali Gislain Moandza Mboma, directeur général de l’ANPI. Il a surtout insisté sur les fondamentaux que Libreville entend désormais mettre en avant : « la stabilité et la paix », « la sécurité des investissements », « l’engagement de l’État » et « l’ouverture vers l’extérieur ». Le gouvernement veut convaincre que le Gabon entre dans une nouvelle séquence économique.
En effet, le PNCD se présente comme la traduction opérationnelle du projet présidentiel « Bâtissons l’édifice nouveau », articulé autour de six piliers : l’accès à l’eau et à l’électricité, l’emploi des jeunes, les infrastructures et le numérique, le capital humain et la justice sociale, la diversification économique ainsi que la gouvernance et l’État de droit. Au cœur de cette stratégie se trouve un objectif longtemps affiché mais rarement atteint, à savoir transformer localement les ressources naturelles. Le Gabon dispose d’importantes réserves de manganèse, de fer, d’or, d’uranium, de pétrole et de gaz. Mais le pays veut désormais remonter les chaînes de valeur industrielles. La ministre de la Planification et de la Prospective, Louise Pierrette Mvono, a insisté à Kigali sur le fait que la transformation locale du manganèse et du fer constitue l’un des trois projets structurants du PNCD, avec la souveraineté alimentaire et la valorisation du capital naturel.
Dans les hydrocarbures, Libreville mise sur un repositionnement stratégique. Producteur de pétrole depuis près d’un demi-siècle, le pays extrait actuellement autour de 230.000 barils par jour. Malgré le vieillissement de certains champs, le potentiel demeure considérable. Sur les 255 000 km² du bassin sédimentaire gabonais, seules 30% des zones sont réellement exploitées, selon le gouvernement. Les autorités mettent surtout en avant 2,1 milliards de barils de réserves prouvées et probables, ainsi que 28 billions de pieds cubes de gaz déjà identifiés. Le gouvernement fait savoir que l’offshore profond et ultra-profond reste largement sous-exploré, ouvrant la voie à de nouveaux investissements dans l’exploration, la production et le gaz naturel liquéfié (LNG). Libreville ambitionne ainsi de faire du Gabon « un hub énergétique au service de l’industrialisation africaine ».
Au-delà du pétrole, l’ANPI vend l’image d’un pays aux marchés encore peu concurrentiels. L’agriculture constitue l’un des principaux axes de diversification dans la mesure où le Gabon dispose de 6,8 millions d’hectares de terres arables, dont seulement 20% sont mobilisés. Les autorités veulent par ailleurs développer les filières agroalimentaires et réduire la dépendance aux importations, notamment dans le poulet de chair.
Le complexe industriel de Mandji, construit sur l’île éponyme située dans la province de la Ngounie (Sud du Gabon), qui a produit 100.000 tonnes d’huile de palme en 2023, illustre cette volonté de structuration industrielle. Même logique dans la filière forêt-bois. Avec 22 millions d’hectares de couverture forestière et 2,24 millions d’hectares de forêts aménagées, le Gabon veut poursuivre la structuration d’une industrie de transformation locale du bois. « Nous avons encore des réserves disponibles pour lesquelles les investisseurs peuvent s’engager afin de développer des unités de transformation », plaide Gislain Moandza Mboma. Le gouvernement présente également la pêche comme un secteur à fort potentiel, le pays disposant de 800 kilomètres de côtes poissonneuses et d’un potentiel halieutique estimé à 200.000 tonnes par an. Dans le secteur touristique, les autorités misent surtout sur l’écotourisme haut de gamme, adossé aux parcs nationaux, à la biodiversité et au littoral encore préservé.
Incitations
Pour attirer les investisseurs, le Gabon avance aussi ses avantages structurels tels que la monnaie, notamment le Fcfa dont il vante la stabilité, un code minier jugé attractif, une base de données géologique avancée et un potentiel hydroélectrique évalué à 10.000 MW. La Zone économique spéciale (ZES) de Nkok reste la principale vitrine de cette politique. Elle propose un arsenal d’incitations rarement égalé dans la sous-région : 0% d’impôt sur les sociétés, 0% de TVA, exonération de taxes foncières et de droits de douane, ainsi qu’un cadre réglementaire stabilisé. Le pays met également en avant la simplification administrative. Par exemple, grâce au guichet numérique piloté par l’ANPI, plus de 50.000 entreprises ont déjà été créées. Du reste, le Gabon tente de se positionner comme une plateforme logistique et industrielle régionale. Le pays dispose aujourd’hui de trois ports (deux à Libreville et un à Port-Gentil), ainsi que de deux aéroports majeurs. « Investir au Gabon, c’est avoir la capacité d’évacuer sa production », résume le directeur général de l’ANPI.
Reste une interrogation majeure : le Gabon est-il réellement capable de transformer cette offensive de communication en investissements massifs ? Derrière les promesses, le défi est immense. Le pays est appelé a rassurer sur la continuité des réformes, accélérer la modernisation énergétique et surtout démontrer sa capacité à exécuter les projets annoncés. Si la stabilité politique mise en avant par Libreville constitue un argument central dans cette stratégie, les investisseurs attendront aussi des résultats tangibles sur le climat des affaires, les infrastructures et la gouvernance. En attendant, le Gabon envoie le message qu’après des décennies d’économie rentière dominée par le pétrole brut, le pays veut désormais industrialiser ses ressources, diversifier sa croissance et capter une nouvelle vague de capitaux africains et internationaux.

